M. CUVILLIER-FLEURY
Etienne reçut de Chezy, puis de Burnouf le fils, des épisodes extraits et traduits des grands poëmes de l'Inde; de Loiseleurde Longchamps, mort à la fleur*de l'âge, les lois de Manou ; de Fresnel, devenu presque Arabe, des lettres sur les Arabes avant l'islamisme; de M. Garcin de Tassy, la traduction des aventures de Kamrupt et des œuvres de Waly, le Pétrarque hindoustani; puis les nombreux et intéressants travaux de noire savant sinologue M. Stanislas Julien et de son élève M. Bazin.
Quatre heures desolitude le jour et six àpeu près pendant la nuit, laissaient bien du temps à Etienne, dont il consacrait régulièrement une partie à la lecture. Celle qu'il fit de ces productions si curieuses du monde oriental, lui suggéra l'idée d'en tirer des extraits, d'abord pour son propre compte, puis de les mettre en ordre dans l'intention de les présenter au public. A ce sujet, Etienne sonda les intentions du bon et aimable Armand Bertin, qui, considérant le journal comme un instrument dont il ne fallait laisser aucune corde inactive, consentit, en souriant, à l'essai proposé. Le premier morceau de ce genre qu'Etienne olTrit à Armand fut l'analyse, accompagnée de citations, d'un drame chinois, le Cercle de craie, traduit par M. Stanislas Julien. La coïncidence du sujet avec la scène biblique du jugement de Salomon, et l'étrangelé des mœurs chinoises à travers lesquelles apparaît l'action de ce drame, piquèrent la curiosité du public, et depuis 4831 que fut publié cet extrait, jusqu'en 1840, Etienne, par de simples expositions, puisque son ignorance des langues orientales ne lui permettait aucune critique, tenta de donner au public une idée générale de la philosophie, des lois et des mœurs de l'Orient, d'après les travaux des traducteurs qui viennent d'être men Jionnés. En faisant cet essai, il pensait que ce travail,
oursuivi par des hommes versés dans la connais-
sance des langues de l'Inde et de l'Arabie, pourrait devenir pour le Journal l'occasion de cultiver une nouvelle branche de littérature étrangère, déjà utile à une époque où la facilité de parcourir le monde rendait la connaissance des divers idiomes chaque jour plus nécessaire. Le hasard voulut que le jour même où l'article sur le Cercle de craie parut dans le journal (18 août 1831, Etienne allât reporter à Bertin-Devaûx des livres qui lui avaient été prêtés. Dans les circonstances difficiles où se trouvait alors le gouvernement de Louis-Philippe, Devaux, exclusivement occupé de la politique, ne se livrait plus aussi volontiers aux entretiens littéraires. Cependaut l'analyse du drame chinois, qu'il venait de lire et la présence de celui qui l'avait faite, amenèrent la conversation sur ce sujet. Il faut savoir que l'esprit si actif,, si pénétrant de Bertin-Devaux était ramené à une paresse invincible lorsqu'il fallait qu'il appliquât son esprit à des travaux, à des combinaisons qui n'étaient pas purement intellectuelles. L'emploi du temps, le genre d'attention presque matérielle qu'exige l'étude des langues, ont sans doute été cause qu'à l'exception du latin, qui lui fut enseigné au collège, il n'a pu se résoudre à se familiariser avec aucune langue étrangère à la sienne. Avec une intelligence si richement douée d'ailleurs, il faisait presque parade de ce genre d'ignorance, et sous le régime constitutionnel, pendant lequel les noms des institutions et des hommes politiques de l'Angleterre, étaient journellement cités, il mettait tant soit peu d'atïectation à les soumettre à la prononciation française. Ainsi disposé à l'égard des langues de l'Europe, on conçoit qu'il s'occupât peu de celles de l'Orient; aussi s'élonnera-t-on moins de l'observation qu'il fit à Étienne à propos de la traduction du Cercle de craie : « Eh quoi, lui dit-il, est-ce que vous croyez sérieusement que l'on entend le chinois ? » Etienne,