‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 183 sur 201 · M. STANISLAS JULIEN. — HE RTI N-DE V A U X · texte numérisé non relu

M. STANISLAS JULIEN. — HE RTI N-DE V A U X

rappelant les savants travaux des jésuites missionnaires à la Chine, ramena aussitôt Bertin-Devaux au sérieux de la question, et l'incrédule, donnant carrière à cette faculté d'intuition qui lui était particulière, après avoir rappelé avec lucidité ce qu'il avait appris de la Chine par la lecture des mémoires sur ce pays donnés par le père du Halde et ses prédécesseurs, s'étendit abondamment sur la conquête intellectuelle déjà si avancée de ces religieux, mais tout à coup compromise par l'excès de leur zèle et peut-être de leur ambition. « Selon vous, Élienne, ajoutat— il, votre ami Stanislas Julien, à Paris et du fond de son cabinet, continuerait ce genre d'étude? — Pourquoi non? Ce savanU outre sa passion pour l'étude, a l'heureuse faculté d'apprendre les langues et d'en saisir le caractère et l'esprit avec une promptitude et une sûreté merveilleuses. Quant à sa qualité de sinologue, si justement appréciée en Angleterre et en Allemagne, elle est estimée supérieure à Macao même par les savants du pays. Oui, c'est à Paris, au collège de France, que les jeunes ecclésiastiques, futurs missionnaires, reçoivent de Stanislas Julien L'enseignement de la langue chinoise littéraire, dans le but d'arriver à Macao assez solidement instruits pour y acquérir l'usage de la langue parlée. — Ainsi, observa Bertin-Devaux en laissant échapper un dernier sourire d'incrédulité, on sait, on entend, on parle le chinois ! — Il n'est plus possible d'en douter. Vous-même, lecteur infatigable de romans, vous avez dévoré celui des Deux cousines, traduit par Abel Rémusat; admettons qu'il s'y trouve quelques infidélités, croyez-vous qu'il soit possible d'offrir des tableaux de mœurs, d'inventer des intrigues et une variété de caractères si étranges et cependant si cohérents, sans avoir lu et compris le texte original où toutes ces choses, si singulières pour nous, sont cependant très-naturellement exposées? — Eh bien,

soit, dit Berlin-Devaux après quelques inlants de silence et de réflexion, on entend le chinois! Mais quel parti peut-on tirer aujourd'hui de celte connaissance? Les témérités de nos premiers missionnaires ont rendu la propagation du christianisme en Chine bien problématique ; et à parler franchement, je doute fort que ce genre de conquête pacifique puisse être tenté de nouveau aujourd'hui. Rappelez-vous les paroles du cardinal Zurla, que vous nous transmettiez dans vos lettres écrites d'Italie en 1823. En vous montrant la carte où le partage du nouveau monde entre les puissances européennes, fut approuvé par le souverain pontife, le spirituel cardinal ne vous disait-il pas « que ce qui s'accomplissait encore au^vie siècle par la bénédiction ne pouvait plus être obtenu de nos jours que parle canon? » Croyez-moi, Son Éminence voyait juste; et si la connaissance des lois, des mœurs, des usages et des préjugés des Chinois, acquise par l'étude des livres, peut devenir, dans un temps éloigné, un moyen secondaire pour initier ce peuple à nos idées et à notre civilisation, espoir fort douteux, il faudra d'abord aller le visiter avec des bâtiments à trois ponts et employer, comme le disait le cardinal Zurla, le contraire de la bénédiction pour le faire renoncer à son, orgueilleux isolement Et enfin, ajouta Bertin-Devaux après un moment de silence, les avantages que Ton retirerait des communications commerciales avec la Chine ne pourraient-ils pas être contre-balancés par l'éveil de leur force et de leurs ressources, qu'ils emploieraient contre nous, si de leur contact avec les Européens il résultait chez eux de tels progrès dans les arts de la guerre et delà navigation, que leurs moyens de défense et d'attaque devinssent égaux aux nôtres?.... La population, en Chine, est immense Croyez-moi, il ne faut pas réveiller les barbares ! »

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