LES CHINOIS
Cet entretien fut le dernier de ce genre dont put profiter Etienne. Berlin-Devaux, sous le règne de Louis- Philippe, exerça une grande influence sur les décisions du parti libéral dans les deux chambres. Les ministres du roi, les hommes d'État éminenls, se rendaient souvent le malin dans son cabinet, où Ton tenait préalablement conseil au sujet de la question importante du jour. Ces graves et incessantes préoccupations ne laissaient guère au spirituel causeur le loisir de s'étendre sur les généralités de l'histoire et de la littérature, et Étienne se bornait à faire à Bertin-Devaux des visites amicales.
Vers ce temps, Etienne fit la connaissance à Fontenay d'un homme avec qui il contracta une solide amitié. Le solitaire se tenait les soirs à sa croisée, pour voir les paysans rentrant de leurs travaux, ses voisins de la promenade. Parmi ces derniers, il remarqua un homme de trente et quelques années dont l'expression grave, assez iïère même, lorsqu'il était livré à lui-même, devenait gracieuse s'il s'adressait aux personnes qui l'environnaient. Pendant quelque temps les relations de Y homme à la figure grave et d'Élienne se bornèrent à un échange de politesses jusqu'à ce qu'une circonstance fortuite les rapprochât. Un jour Étienne trouva deux couverts préparés sur la table de l'auberge de Fontenay, où il prenait parfois ses repas, et bientôt le maître de la maison, qui l'avait suivi, lui demanda s'il lui convenait que M. le docteur
Bourgery, c'était l'homme au maintien fier, dînât près de lui. Le consentement était à peine donné que Bourgery entra, et les deux voisins, qui ne s'étaient encore renvoyés que des saluts de cérémonie, prirent place à la môme table.
Jamais peut-être repas rigoureusement frugal n'a été assaisonné par une conversation plus animée. Les deux causeurs traitèrent un sujet qui les intéressait également : le séjour de Fontenay. Ils s'arrachaient la parole pour vanter les charmes de ce pays, gracieux désert à cette époque. Ils vantaient à Tenvi les aspects variés de ses collines et de ses retraites si favorables à la réflexion et à l'étude. Bourgery surtout, qui avait fréquenté ces lieux pendant son enfance, énumérait, non sans regrets, les massifs de verdure, les arbres et jusqu'aux chardons détruits depuis ce temps. Il rappelait le nom d'anciens propriétaires remplacés par de nouveaux, et ne tarissait pas en décrivant les guirlandes de rosiers chargés de fleurs, formant alors une voûte sous laquelle on parcourait la grande rue du village. En ce temps, ajoutait-il bientôt, la Fosse-Bazin était bien plus touffue, et lorsque l'on remontait sous ses ombrages pour gagner la plaine, on sentait tout à coup le grand air, le chant de l'alouette se faisait entendre et l'œil était ébloui par l'éclat des champs émaillés de coquelicots et de bluets.
Ce rapprochement dû au hasard, et cette conversation presque puérile entre deux hommes faits1 se parlant pour la première fois, furent l'origine d'une amitié dont les liens allèrent toujours en se resserrant. Bourgery avait lu quelques écrits d'Élienne, et Élienne ne tarda pas à être mis par son ami même au courant des travaux sérieux auxquels il consacrait tout son temps. Ce ■
1 Bourgery avait trente-six ans, Étienne cinquante-trois. *
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savant d'un ordré élevé avait entrepris, en 1832, un ouvrage sur YAnatomie de Vhomme. Toutes les préparations d'après lesquelles il devait écrire ses descriptions étaient faites ou dirigées par lui et copiéesen lithographie avec une rare habileté, par M. Jacob, son associé. Cette grande entreprise, difficile à mener à bonne fin sous le double rapport de la science et de la spéculation, laissait peu de relâche à un homme dont l'imagination, comme on a pu en juger, était très-active. Pendant ses séjours d'été à Fontenay, il allait à Paris le matin pour vaquer aux soins de son grand travail, et revenait le soir pour rédiger son texte ou prendre du repos, quand il en avait le loisir. Étienne, de son côté, travaillait avec une ardeur extrême à la composition de ses principaux ouvrages, et pendant les dix ou douze années de la liaison des deux amis de Fontenay, ils consacraient le temps de leurs promenades à des conversations variées, ordinairement solides et dont tous deux pouvaient profiter. En se retrouvant le soir, chacun d'eux faisait part à l'autre du résultat de son travail de la journée,, ce qui donnait.lieu à des discussions intéressantes. D'ailleurs, la mémoire remarquable de Bourgery rendait présent à son esprit tout ce qu'il avait recueilli dans ses nombreuses lectures, et les sciences accessoires qu'il avait étudiées comme anatomiste, donnaient à sa conversation quelque chose de grave, tempéré cependant par le charme naturel de son élocution. Parmi les sujets variés dont les deux amis se préoccupaient comme délassement, l'astronomie, qui éveillait vivement l'imagination de Bourgery pendant les belles soirées d'été, lui donnait l'occasion d'en parler avec éloquence. Puis passant des grandeurs incommensurables des régions célestes aux infmiments petits de notre monde, il se plaisait à comparer ces extrêmes qui se perdent dans l'infini.
Une source d'eau d'une maison voisine, très-riche en infusoires, fournissait des aliments toujours nouveaux à leur curiosité, cj, les deux amis consacraient les jours de reposa faire des observations microscopiques sur les plus petits êtres de la création. L'énumération des faits étranges qu'ils purent constater, les conjectures contradictoires auxquelles ces phénomènes donnèrent lieu, fourniraient la matière de volumes, mais de ces interminables con-
versations, il ne reste dans la mémoire d'Etienne que le souvenir de Tune d'elles, ce qui suffira pour donner une idée des libertés que les deux causeurs de Fontenay laissaient prendre le soir à leur esprit après les travaux sérieux de la journée.
En longeant les bois du Plessis-Piquet, du côté de la plaine qui mène à Meudon, on arrive, après une- demiheure de marche, au bord d'une réserve d'eau pluviale à laquelle on donne le nom fastueux d'Étang des Moines, Par une soirée chaude de juillet, Bourgery et Etienne, arrivés sous la plantation d'acacias qui borde cette flaque d'eau, s'y arrêtèrent pour prendre le frais. Leurs regards fixés sur l'étang variaient de direction, attirés tantôt par des escadrons de demoiselles voltigeant autour des plantes, tantôt par des salamandres venant périodiquement faire provision d'air à la surface de l'eau. Durant cette espèce d'extase, le soleil, dont les rayons dardaient avec force, égaya les grenouilles qui firent retentir l'air de leurs coassements. Cet hymne joyeux lit sourire les deux rêveurs qui, du même mouvement, quittèrent l'ombrage des acacias pour se diriger vers la pente douce de l'étang, d'où on pouvait observer de plus près les ébats de la gent marécageuse. Là, leur attention fut aussitôt attirée par une grande quantité de moules d'un pouce et plus de longueur, dont la forme, les mouvements et les allures étaient identiquement les mêmes que
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ceux des moules microscopiques qu'ils avaient observées quelques jours avant. Devant ce spectacle, Bourgery et Élîenne, plongés dans un abîme de réflexions, ne disaient mot, mais il leur suffisait d'un sourire, d'un geste pour se communiquer leurs pensées , et cette conversation sans paroles n'en était que plus rapide et plus intime. « Les grenouilles ne disent plus rien , observa enfin Bourgery sans détourner les yeux de dessus les moules voyageuses. — Non, répondit machinalement Étiennc, couché à plat ventre sur le bord de l'eau pour découvrir par quel moyen ces coquillages dirigent leur natation. » Ces paroles étaient à peine échangées, que de l'endroit de l'étang où les roseaux sont le plus abondants, le bruit que causèrent les grenouilles en plongeant toutes au fond de l'eau se fit entendre. — « Oh! oh! dit encore Bourgery sans quitter les moules des yeux, il y a sans doute une grande révolution parmi la nation aquatique!» Ces'mots étaient à peine échappés de ses lèvres, que les observateurs aperçurent passer entre les roseaux un point brillant comme un diamant éclairé par le soleil. C'était la tète d'une belle couleuvre traversant l'étang à la nage et cherchant à saisir sa proie à la faveur de la crainte qu'elle inspirait. Cette apparition soudaine, l'élégance royale'de la couleuvre glissant sur l'eau, et l'effroi qu'elle avait jeté dans son domaine, si calme quelques minutes avant, firent naître une foule de réllexions dans l'esprit des.deux promeneurs. — « Mais, c'est un monde complet que cet étang, disait l'un : isolé des bois et de la plaine, ses habitants vivent dans des conditions particulières. L'eau qui les fait naître sert aussi de limite à leur existence, et ce petit monde, qui a commencé lorsque l'on a creusé cet étang, finirait si l'étendue d'eau qui le couvre venait à se dessécher. — Ainsi, disait l'autre, ce monde a eu un commencement et peut certainement
avoir une fin ; de sorte qu'en jetant quelques plantes dans un vase rempli d'eau, nous pourrions provoquer la naissance d'un monde plus petit encore, mais non moins populeux et aussi hiérarchiquement constitué que celui de l'étang. Il faudrait donc en conclure qu'à l'aide des merveilles divines de la génération, il nous est permis de supposer que le monde que nous habitons n'est qu'un accident déterminé par la volonté passagère d'êtres supérieurs à nous, mais, comme nous, ministres aveugles de la Providence et exécutant ses décrets. »
Des nuées d'idées confuses, mais profondément sérieuses , traversaient l'esprit des deux amis, qui osaient penser que ces milliers d'années d'existence, constatées par les annales de notre monde, ne sont proportionnellement qu'une saison, un jour même pendant lequel naissent et meurent certains êtres. A ce moment, le front de Bourgery se rida comme lorsqu'il éprouvait dé la difficulté à exprimer sa pensée. « Vous êtes gros de quelque idée, lui dit Etienne. Allons, laissez-la sortir toute chaude de- votre cerveau. — Mon cher ami, dit alors le savant, savez-vous que cet étang, avec sa bourgeoisie marécageuse et sa couleuvre royale qui la tyrannise, que ce petit monde, en un mot, est un fait important qui soulève les questions les plus graves? Figurez-vous bien qu'il ne s'agit de rien moins, après l'avoir observé, que de savoir si la génération de toutes les créatures vivantes est spontanée, ou si elle a lieu par transmission et par ancêtres; ou bien, enfin, si l'emploi de ces deux modes est le résultat de la volonté du Créateur pour peupler les mondes d'abord, puis ensuite propager les espèces. Permettez, continua-t-il, en réprimant une objection qu'Etienne se disposait à faire; comme vous le disiez, en mettant infuser une plante, il en naîtrait des insectes. Eh bienl on demande où sont, ou pouvaient dire les