‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 185 sur 201 · CONVERSATION · texte numérisé non relu

CONVERSATION

germes de ces animaux? Ces germes ont-ils été créés d'avance, comme on le dit, attendant depuis le commencement du monde l'instant de leur fécondation, et faut-il croire, ainsi que l'expérience semble le. prouver, que l'air charrie incessamment les germes de toutes les créatures jusqu'au moment où la volonté suprême les fait toucher à. leurs analogues qui les fécondent? Toujours est-il qu'en partant de ces petits mondes, dont nous pouvons provoquer la naissance dans un vase, pour remonter jusqu'à celui dont nous faisons partie, tous ces mondes petits, moyens et grands, pourraient, en suivant les lois de l'analogie, commencer et finir de la môme manière. Alors reviennent à notre mémoire ces vieilles traditions qui nous disent que des animaux sont nés du limon de la terre échauffée par le soleil ; puis les découvertes des' géologues démontrant l'existence de ces animaux prétendus fabuleux, dont les espèces ne sont qu'éteintes. Ce • monde d'êtres gigantesques a-t-il cessé d'exister, comme périraient instantanément les habitants de l'étang des Moines, si le préfet du département jugeait à propos de le mettre à sec? Mais pardon, ajouta Bourgery à Étienne, je vous ai interrompu pour nedébiterque des folies. Que vouliez-vous dire? — D'autres folies qui me passaient par la tête, répondit Étienne. Au moment où vous parliez des deux modes de génération, spontanée et par ancêtres, je désirais savoir si vous aviez jamais pensé que ces deux sortes de générations pussent être applicables aux choses intellectuelles? — Comment? Expliquez- vous. — Ne serait-il pas possible, et n'est-il pas probable, reprit Etienne, que toutes les idées, par exemple, n'ont pas la même origine, qu'elles sont de deux sortes, les unes innées, préexistantes ; les autres ne pouvant naître et se former que par l'union ou l'aversion de deux intelligences? Les vérités mathématiques, par exemple, lorsqu'on nous les transmet

dans la jeunesse, ne semblent-elles pas réveiller d'anciens souvenirs plutôt que déterminer des idées nouvelles? A ces idées, à ces lois immuables, les intelligences ne se soumettent-elles pas sans effort , sans contradiction, comme noire corps se conforme aux exigences de nos besoins? J'aurais donc quelque velléité d'établir une comparaison entre l'émission de ces idées reçues sans discussion et les êtres produits par la génération spontanée, tandis qu'à la génération transmise, je rapporterais l'ôclosion des idées secondaires, celles qui ne peuvent naître que de l'union et du choc des intelligences... »

Comme ils en étaient là, le tonnerre commençait à gronder, et l'orage était près d'éclater. Les deux amis, qui, dans l'ardeur de la conversation, ne s'étaient pas aperçu du changement de l'atmosphère, mirent lin brusquement à leurs devis pour regagner en toute hâte Fontenay, où ils ne rentrèrent pas cependant sans que le ciel, en versant des torrents d'eau, ne leur eût fait expier les pensées bizarres qu'ils avaient émises.

Dans le commerce habituel de la vie, Bourgery était on ne peut plus convenable avec les personnes qui lui plaisaient. Un air simple, ouvert et très-intelligent prévenait en sa faveur, et sa conversation était toujours attachante. Dès qu'Etienne eut l'occasion de connaître ses bonnes et brillantes qualités, il le mit en rapport avec sa famille et ses amis, qui le prirent en amitié. Sans affecter les manières d'un élégant, cet homme était toujours mis avec le plus grand soin, et ce mérite accessoire, joint à la mansuétude de sa physionomie dans le monde, fut cause que bien des gens, Etienne lui-même, persuadés que le sort du savant était raisonnablement fixé, furent assez longtemps sans s'inquiéter de l'état de sa fortune. En réalité, sa position était fâcheuse. Cet homme remar-

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quable n'avait d'autres ressources pour vivre et faire face à des charges assez lourdes, qu'une portion minime du produit mensuel des livraisons de VAnatomie de l'homme, dont l'apparition régulière dépendait de l'exactitude de son travail. Ses ressources étaient donc fort restreintes; mais la dignité avec laquelle il supportait et dissimulait sa pauvreté entretenait parmi ceux qu'il fréquentait l'idée • fausse qu'il était au moins à l'aise.

La vie était donc lourde pour lui. Le présent était pénible, l'avenir incertain, et, dans le#passé, il avait à se reprocher un coup de tête qui lui fit manquer sa carrière de médecin. Doué des dispositions les plus heureuses, il avait pris rang sur les bancs de l'Ecole de médecine en 1814, où il obtint successivement, avec éclat, des prix jusqu'en 1818, et fut reçu interne à l'Hôtel-Dieu. Son avenir semblait assuré; mais aux derniers concours qui devaient lui ouvrir définitivement la carrière, soit qu'il comptât trop sur sa facilité, ou que, comme il le prétendait, il eût é(é victime d'une injustice, il ne fut pas reçu docteur. N'écoutant alors que sa vanité blessée, au lieu de faire de nouveaux efforts pour reparaître en vainqueur au concours suivant, il jeta le manche après la cognée, et, dans son dépit, accepta une place de chimiste dans une manufacture, où il resta enterré pendant douze ans, jusqu'au commencement de 1830.

Cette faute grave, en l'éloignant du centre d'activité intellectuelle, tandis que ses condisciples parcouraient régulièrement les degrés qui conduisent à l'apogée de leur carrière, eut les conséquences les plus fâcheuses sur le reste de la vie de Bourgery. Ce fut en vain qu'en se fiant sur le mérite promptement reconnu de son livre, il se flatta de reprendre un rang et de rentrer dans des droits que son imprudence lui avait fait perdre. Quoique reçu enfin docteur et reconnu très-savant anatomiste par

les hommes compétents, et bien qu'en plusieurs occasions il ait été chaudement appuyé par eux, il échoua dans toutes ses tentatives, soit pour obtenir un professorat, soit pour être admis à l'Académie des sciences ou remplir les fonctions d'inspecteur des écoles médicales.

Les qualités aimables de cet homme, son mérite comme savant, le succès déjà grand de son entreprise, et jusqu'à la faute qui l'avait jeté hors de la voie qui l'eût régulièrement conduit aux emplois et aux distinctions réservées aux hommes de sa profession, devinrent autant de motifs qui lui concilièrent la bienveillance et l'intérêt de personnes influentes par leur mérite personnel et le rang qu'elles occupaient dans le monde politique et scientifique. Pendant leur ministère à l'instruction publique, MM. Villemain etde Salvandy, quoique leur bonne volonté n'ait pu triompher des obstacles qui s'opposaient à ce que l'on créât une chaire nouvelle pour Bourgery, lui firent obtenir les faveurs dont ils pouvaient disposer : M. de Salvandy en le mettant sur la liste des savants dignes de recevoir la décoration de la Légion d'honneur, M. Villemain en disposant en sa faveur d'une pension devenue vacante. #

Le baron Thénard, le célèbre chimiste, qui habitait aussi Fontenay-aux-Roses pendantla belle saison, s'ctant trouvé plusieurs fois chez Étienneavec Bourgery, dont il connaissait les travaux, le prit en affection et ne cessa plus de ce moment de recommander l'habile anatomiste à ses confrères de l'Académie des sciences, et à le mettre en rapport avec les savants qui fréquentaient sa maison.

M. Désiré Nisard est aussi un de ceux qui ont aidé Bourgery de la manière la plus efficace. Parvenu au posle de secrétaire de l'instruction publique sous le ministère de Salvandy (1838), il contribua à favoriser le succès de YAnalomie de l'homme en faisant augmenter le nombre

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