‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 189 sur 201 · M. MÉRIMÉE. — LE COMTE DE MONTALEMBERT · texte numérisé non relu

M. MÉRIMÉE. — LE COMTE DE MONTALEMBERT

demment soutenue par la certitude intime qu'il avait que l'enseignement universitaire tomberait dans le mépris du moment qu'il entrerait en concurrence avec celui du clergé. Si, parvenu à un âge plus mûr, il avait abandonné Tidée de soumettre l'Europe ebrétienne aux lois d'une théocratie, au moins voulait-il encore qu'en France le corps ecclésiastique eût plus d'unité, par conséquent plus de puissance. Son idée, quoique modifiée et adoucie, était donc au fond toujours la même; et, ramené par une espèce d'inslinct vers les institutions du moyen Age, il suivait avec sollicitude, encourageait avec ardeur les efforts tentés par le comité pour rétablir tout le matériel de cette époque. Pour M. le comte de Montalembert, l'art n'était qu'un moyen accessoire de propager ses idées, d'affermir son système. Médiocrement préoccupé du mérite relatif ou réel des productions des arts, il n'admettait que celles qui étaient en harmonie avec ses idées. C'est ainsi qu'il anathémalisait comme païennes toutes les églises construites depuis la renaissance; qu'à ses yeux Léonard de Vinci et Raphaël étaient des peintres profanes, et qu'à peine il admettait les tableaux de Pérugin pour décorer les églises. Quant aux progrès de l'art et de la musique depuis Paleslrina, c'était une innovation diabolique qu'il fallait exclure des lieux saints pour rétablir les chants choraux dans tpule leur àpreté. Môme aux séances du comité, plus d'un membre sentait bien que l'exagération de ces idées romanesques en rendait la réalisation impossible; mais M. le comte de Montalembert les exposait avec tant de CQnviclion et de franchise , ses arguments prenaient une telle force de leur enchaînement, et sa parole si puissante exerçait une telle séduction, que le charme de la forme faisait passer sur le fond.

Non loin de M. le comte de Montalembert surveillant les travaux purement intellectuels, se tenait le secrétaire

du comité, M. Didron, qui en dirigeait les affaires courantes avec passion, mais avec habileté. Privé, à très-peu de chose près, du sentiment des arts, il élait possédé d'une fièvre d'archéologie qui lui faisait considérer avec respect et déclarer beau tout objet bâti, sculpté ou peint avant la Renaissance. Grâce à cetle disposition, loin de s'attacher aux ouvrages d'art qui auraient pu le séduire par leur perfection, il acceptait, dans son impartialité rudement scientifique, toute espèce de monument, pourvu qu'il y découvrît une forme encore inconnue, les traces d'un usage oublié ou une inscription. Le savoir de cet homme dans le matériel de l'art gothique, quoique fort étendu, le cédait cependant à son activité prodigieuse. Outre le compte qu'il rendait des séances, il entretenait avec les ecclésiastiques, les antiquaires et les architectes des provinces, une correspondance à l'aide de laquelle il tenait le comité au courant des objets d'art du moyen âge sur l'importance et la conservation desquels il devait se prononcer. Cette propagande, en ce qui touche à la conservation et à la restauration des monuments, a produit les plus heureux effets, et c'est au zèle du comité des arts que l'on devra la conservation d'une foule d'édifices qui, s'ils eussent été négligés encore pendant quelques années, seraient tombés en ruine. Cependant comme toute révolu- • tion semble ne pouvoir s'accomplir-sans être accompagnée d'excès, la persistance passionnée qu'a mise M. Didron à répandre dans la masse du public le goût et les principes des arts du moyen âge, a donné naissance à un monde de faux savants pour qui l'archéologie est devenue une marotte. Or, toutes connaissances, quelque pure que soit leur source, s'allèrent et se dénaturent incessamment à mesure qu'elles pénètrent des esprits plus vulgaires. Aussi, comparativement au petit nombre d'architectes habiles et sages restaurateurs des anciens monuments re-

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