LECTURES D'AUTEURS LATINS
graves faites en conscience, qu'Étienne parvint à remplir Tannée de deuil qui s'écoula après la mort de son père et de son ami. Ces dures épreuves et l'habitude constante qu'il avait prise d'occuper sérieusement et sans cesse son esprit, avaient contribué à régler son imagination et à donner quelque gravité à son caractère naturellement porté à l'inconstance et à la légèreté.
Au nombre des personnes qui ont contribué à maintenir Étienne dnns le droit chemin de la vie, il faut distinguer ses deux sœurs avec lesquelles il n'a pas cessé de vivre dans la plus douce intimité depuis l'enfance jusqu'à leur mort. En se mariant, elles étendirent naturellement le cercle de la famille, mais sans en affaiblir les liens. Grâce à une circonstance assez rare, Étienne, ses sœurs, leurs maris et par conséquent leurs enfants, habitaient la môme maison. Un fond d'indépendance dans le caractère qu'Etienne n'a jamais pu vaincre, l'a sans doute éloigné du mariage; cependant il est certain que la sûreté et la douceur d'une vie de famille qu'aucun nuage n'a troublée pendant plus de trente années, ont dû lui faire craindre de ne pas trouver un bonheur analogue en changeant d'état.
Les chagrins donnèrent naturellement à l'esprit d'Étienne une teinte de gravité dont le choix de ses lectures se ressentit. Pendant l'année 1806, Homère et la Bible fixèrent presque exclusivement son attention. Le premier de ces livres lui était familier depuis longtemps, mais les
Écritures Sainles dont il n'avait pris qu'une connaissance imparfaite dans les abrégés que l'on met entre les mains des enfants, devinrent pour luil'objetd'uneétude particulière. Bien que les croyances et les idées des Grecs des premiers temps diffèrent Je celles des Hébreux, elles ont cependant quelques caractères communs, la franchise et la grandeur; aussi l'esprit n'a-t-il que peu d'efforts à faire pour passer de l'expression des unes à celle des autres. Mais quelle que soit la secousse que cette transition fasse éprouver à noire goût, il est indispensable de s'y faire, car de nos jours il ne reste guère d'autre moyen de retremper nos âmes et de purifier nos intelligences, qu'en nous familiarisant avec ces antiques récits où l'on retrouve l'homme doué encore de cette énergie morale et physique qu'éteignent trop souvent chez nous nos mœurs efféminées. Ces lectures faites quand on est jeune, ont d'ailleurs le précieux avantage d'accoutumer notre esprit et notre oreille à ce que l'on estime vulgairement être des formes extraordinaires de langage, des hardiesses poétiques, et par conséquent, purement conventionnelles.
Ces lectures inspirèrent à Etienne le désir de mettre en ordre une multitude d'idées qui assaillaient confusément son esprit, sans qu'il pût en tirer aucun profit. Quelques lignes d'une lettre que son ami Lullin lui avait écrite de Rome, lui revinrent en mémoire, et le décidèrent à opposer une digue au torrent de ces vaines imaginations. « Ta tète, disait Lullin à Étienne, ressemble assez à une » ville prise d'assaut, où les canons, les vivandières, les » généraux, les chariots et les soldats entrent péle-môleà » travers les morts et les mourants. Maintenant, cher » ami, il faut profiter de la victoire et mettre toutes tes » troupes en ordre pour faire face à l'ennemi qui i^our- » rait se réveiller. »
Cette critique était juste, le conseil excellent, Étienne