‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 191 sur 201 · M. PIERRE LEROUX · texte numérisé non relu

M. PIERRE LEROUX

roux lorsqu'ils parcouraient les hauteurs de Chûlillon. Ces deux hommes, qui ont joué un rôle dans la révolution de 1848, étaient principalement occupés alors (1838) de la composition de Y Encyclopédie nouvelle, dont une trentaine de livraisons étaient déjà publiées. Leur conversation, naturellement grave, fertilisait toujours l'esprit de leurs interlocuteurs, soit que ceux-ci admissent leurs idées ou qu'ils ne les approuvassent pas.

Petit de taille et trapu, M. Pierre Leroux portait empreints sur sa physionomie l'habitude de la méditation, une conviclion profonde de sa supériorité intellectuelle,' avec une expression de fierté qui dégénérait facilement en mépris. Quand Etienne eut l'occasion de le rencontrer, il était tout plein de l'idée de combattre le système d'éclectisme exposé et soutenu par M. V. Cousin, et de donner, en s'appuyant sur ses propres connaissances, la vraie définition de la philosophie. Jus pie dans la conversation, ses pensées prenaient la forme d'axiomes auxquels il n'y avait rien à opposer. « La doctrine du progrès, de la perfectibilité et de l'idéal l'avait inspiré, disait-il. Averti par les écrits des Turgot et des Condorcet, il avouait que sans appartenir à aucune école, la doctrine de Saint-Simon l'avait définitivement éclairé et conduit à la véritable philosophie. Or, voici le point capital où l'avaient amené ses méditations : n'acceptant Jésus, saint Paul et les Pères du christianisme que comme de grands législateurs, pour lui, la philosophie et h religion devenaient identiques, seulement les philosophes, en raison du déclin des croyances, se trouvaient entraînés à faire ou à défaire les religions, mais qu'ils nç devaient les défaire, quand cela arrive, que dans la vue, pressentie ou non par eux, mais providentielle, d'une religion nouvelle qui s'établirait plus tard. » Puis comme conséquence de ce principe, il ajoutait que « puisque la philosophie et la

religion sont identiques, la philosophie moderne, qui a proclamé son indépendance de la révélation, doit, de toute nécessité, devenir religion. »

Aussi étranger à l'orthodoxie que son collaborateur de Y Encyclopédie nouvelle, M. Jean Reynaud, dont les idées étaient plus aventureuses encore, les exposait avec des formes plus douces, agréables môme. Sa personne, d'ailleurs, prévenait en sa faveur; grand, bien pris dans sa taille, son expression habituelle était noble et indiquait la bienveillance. Quoique fermement retranché clans le môme système philosophique que M. Pierre Leroux, il admettait les observations auxquelles ses idées donnait lieu, el en somme il était plus disposé à persuader ses contradicteurs qu'à leur imposer ses opinions. Le point de vue d'où M. Pierre Leroux envisageait la philosophie la lui faisait étudier particulièrement comme un moyen de hâter cette perfectibilité qui avait pour objet d'améliorer les institutions mondaines dans le but final devoir répartir le bonheur matériel d'une manière toujours plus égale. M. Jean Reynaud portait ses regards plus haut. Pour lui, notre vie terrestre n'était qu'une des mille et une mutions où Taine humaine s'abaisse ou s'élève, et en raison de sa bonne ou de sa mauvaise direction, est soumise à des épreuves nouvelles dans des mondes plus parfaits. Car, selon lui, les corps célestes sont peuplés d'êtres dont les conditions d'existence et l'état de leur àme reçoivent des améliorations successives, en sorte que prenant pour point de départ la perfectibilité matérielle telle que Condorcet l'a crue possible dans le cours de notre vie terrestre, M. Jean Reynaud déclare qu'elle doit être infinie par la faculté qu'a notre âme, en subissant les épreuves préparées pour la purifier, de se réunir à Dieu. Quant aux grandes époques qui ont précédé la nôtre, l'invasion des barbares, les institutions du moyen âge, les guerres de

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