‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 192 sur 201 · M. JEAN REYNAUD · texte numérisé non relu

M. JEAN REYNAUD

religion et les excès du pouvoir royal, conformément à la doclrine des saint-sirnoniens, il en parlait sans humeur, les énumérant et les étudiant comme les phases par lesquelles l'humanité avait dû passer nécessairement pour obéir à cette loi de perfectibilité qui commence icibas et doit devenir infinie là-haut.

Ces idées étranges, modifiées sans fin, selon la fantaisie de ceux qui les adoptaient, circulaient sous l'a dénomination vague de néochristianisme, et le mérite de quelques-uns de ceux qui les préconisaient leur donna une certaine consistance. Lamennais, rejeté du sein de l'Église, les avait adoptées en les marquant du sceau de son génie, et George Sand a, comme on l'a dit, composé un roman, Spiridion, dans l'intention de démontrer que celte révolution religieuse à laquelle on travaille de nos jours a été tentée il y a sept siècles, en plein moyen âge, par l'abbé Joachim de Flore, moine calabrais, inventeur de l'Évangile étemel, dont le dernier mot était « qu'au règne du Père pendant la loi mosaïque succéderait le règne du Fils, c'est-à-dire la religion chrétienne qui ne durerait pas toujours, pour être remplacée par la religion du Saint-Esprit, dans laquelle les hommes n'auraient plus besoin de sacrements et rendraient à l'Être suprême un culte purement spirituel. » On disait, lors de la publication de Spiridion, que le fond du sujet a été donné à George Sand par Pierre Leroux. Quel que soit celui des deux qui a été rechercher la vieille histoire de l'Évangile éternel, il a commis une inexactitude en faisant dire de la religion chrétienne aux joachimistes qu'elle ne durerait pas toujours; car, bien plus explicites, ces prophètes annonçaient positivement le commencement du règne de l'Esprit pour l'année 1260, celle même où leur doctrine fut condamnée par le concile d'Arles.

Voici sept siècles d'écoulés sans que l'espoir de voir

s'ouvrir cette ère de paix et de bonheur intellectuels & soit réalisé; faudra-t-il parcourir encore la même période de temps pour jouir des bienfaits du néochristianisme' Bourgery et Élienne, selon leur usage, consacraient la plus grande partie du jour à la poursuite de leurs travaux, donnant le reste du temps à la conversation. Ces questions mi-parties philosophiques et religieuses devenaient assez souvent le sujet de leurs entretiens, mais au même titre que les hypothèses les plus hasardées qu'ils formaient en voyant les corps célestes roulant dans les cieux; ou, après avoir observé, à l'aide d'un microscope, les mœurs et les passions d'un monde qui disparait et semble n'avoir pas existé, dès que l'œil n'est plus armé d'instruments pour le voir. Cependant les habitudes de leur esprit, la nature sérieuse de leurs occupations, leur faisait rechercher des délassements plus réels auprès de personnes vivant dans un cercle d'idées vraies, simples, et par qui la vie réelle n'était pas mise entièrement de côté. Ce besoin, si impérieux pour les hommes d'étude, de vivre de temps en temps à l'aise, de penser sans effort, ils trouvaient à le satisfaire en descendant k la pépinière. Dans la soirée, le salon de madame Billiard, ou le banc hospitalier quand la journée avait été chaude, étaient occupés par des causeurs des deux sexes, d'âge et de tournure d'esprit différents. C'étaient les trois Allés de la maison, madame Guinard, cultivant la poésie; puis Drouineau, dont la conversation, dans ses bons moments, était agréable; le père Billiard faisant ses remarques avecmalice; puis M. Léon Guérin, littérateur de mérite, et M.Jean Keynaud, qui, lui aussi, suspendait en ces occasions la tension habituelle de son esprit, et se montrai! fort aimable. Comme dans tout cercle un peu nombreux, la conversation marchait à l'aventure; mais c'était ce qui pouvait arriver de mieux pour entretenir la gaieté de la

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