‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 194 sur 201 · M. AUGUSTE BARBIER. — MADAME A. TASTU · texte numérisé non relu

M. AUGUSTE BARBIER. — MADAME A. TASTU

ïambes, est de ceux qu'Etienne n'a rencontré qu'à d'assez grands intervalles de temps, mais qu'il a souvent regretté de ne pas fréquenter plus intimement. A juger du caractère de cet homme par ses écrits, il serait tant soit peu morose, mais dans ses vers, de l'âpreté même de ses expressions s'échappe un parfum d'honnêteté qui fait aimer l'écrivain. C'est en 1830, après les terribles journées de juillet, que sa muse, s'échappant des barricades, les pieds meurtris, les vêtements ensanglantés et les oreilles encore remplies de vociférations populaires, lui dicta la Curée, satire qui restera comme monument historique et littéraire de cette époque.

Étienne avait eu plusieurs fois l'occasion de se trouver dans le salon de madame Récamier avec madame Tastu, qui l'engagea à se réunir à quelques amis qu'elle recevait h la fin de la matinée. Cette invitation était le résultat d'un entretien qu'ils avaient eu à l'occasion des poésies de Dante, et en particulier des sonnets d'amour mystique, sujet des recherches d'Étienne en ce moment, et dont s'occupait aussi le mari de madame Tastu, qui avait déterré des compositions de ce genre écrites en catalan. Étienne s'empressa de répondre à la politesse qui lui avait été faite; et en voyant madame Tastu chez elle, mise très-simplement, il fut frappé du rapport qu'il y a entre les traits de son visage et ceux de la reine Christine de Suède, dont Nanteuil nous a laissé un si beau portrait. C'est le même air de grandeur et d'intelligence, avec celte différence importante, qu'au lieu du caractère trop masculin de la souveraine, il règne sur la physionomie de la dame poète, la même sérénité, le même charme qu'elle met dans ses vers et dans sa conversation. Étienne profita autant qu'il put des entretiens qu'il eut avec cette personne remarquable, mais outre les nombreux travaux qui le préoccupaient alors, il était parvenu à un âge où

toutes les avenues de l'esprit et du cœur étant déjà occupées , on contracte difficilement de nouvelles connaissances; cependant la société de madame Tastu est une de celles qu'Etienne a le plus vivement regrettées.

Balzac est encore de ceux avec qui Etienne ne s'est trouvé qu'en de rares occasions. Comme on l'a vu, ils s'élaient rencontrés d'abord chez madame Récamicr et se retrouvèrent à l'imprimerie d'Everal. Depuis, ils n'eurent qu'une courte entrevue près des boulevards et se virent pour la dernière fois chez Charpentier, le libraire. Pendant la période de temps des plus grands succès littéraires et des dehors d'opulence qui donnèrent un éclat momentané à l'existence de Balzac, Etienne, sans le fréquenter, l'apercevait au Théâtre-Italien, où il arrivait en équipage, se plaçait en première loge, tenant sa canne de trois mille francs comme un sceptre, et répondant avec la joie exubérante d'un enfant, aux salutations qu'on lui adressait de toutes part. On eût dit Aladin au milieu des richesses dues à la lampe merveilleuse. Ces existences factices n'ont pas été rares de nos jours, et Etienne, qui avait toujours eu un certain penchant pour Balzac, ne le voyait pas sans inquiétude s'abandonner follement à des illusions que lui aussi, comme quelquesuns de ses personnages, devait perdre bientôt. Un an ou deux s'écoulèrent encore, lorsqu'un jour l'habitant de Fonlenay rencontra le célèbre romancier à l'angle du boulevard et de ta rue Richelieu. Balzac avait la tète nue, était mal chaussé, mal vêtu, et sa figure ordinairement ouverte et joyeuse exprimait une vive inquiétude. — Qu'avez-vous? lui dit Élienne — Oh! rien, répondit-il, j'attends quelqu'un à qui j'ai donné rendez-vous, et qui ne vient pas... Mais, ajouta-t-il en reprenant son calme accoutumé, je suis bien aise de vous rencontrer. Il y a un de mes livres que je veux que vous teniez de ma main,

je ne l'ai pas écrit pour tout le monde, et vous êtes de ceux qui sont en état de l'apprécier... Je vous l'enverrai... Ah! j'aperçois mon homme, dit-il tout à coup en reprenant son air inquiet, et il disparut en tournant à l'angle du boulevard. Le soir même, Etienne recevait un volume qu'il conserve soigneusement. C'est celui qui contient Louis Lambert et Séraphita, en tête duquel sont quelques mois écrits par l'auteur. Le bruit se répandit bientôt que Balzac était poursuivi par ses créanciers.

Il s'écoula encore un certain laps de temps sans qu'Etienne entendit même parler de Balzac, lorsqu'il le rencontra chez le libraire Charpentier, le matin même du jour où devait avoir lieu la première représentation de Quinola au théâtre de l'Odéon. Quoique intérieurement très-préoccupé du résultat de la soirée, Balzac donna un tour vif à la conversation et finit par esquisser un tableau de la littérature du moment, tout en caractérisant les écrivains en renom d'une manière impartiale quoique avec une verve intarissable. Etienne et Charpentier ne se lassaient pas de l'écouler. Le libraire même ne se décida à s'absenter qu'après plusieurs avertissements de l'un de ses commis. Balzac et Etienne restés seuls, le spirituel romancier poursuivit encore quelque temps sa brillante revue littéraire, lorsque, s'arrêtant tout à coup : « Mais, mon cher Etienne, dit-il, je me laisse aller à vous débiter des futilités, tandis que j'ai une nouvelle importante à vous annoncer, et qui, j'en suis certain, vous fera grand plaisir. On représente ce soir Quinola, et je vais payer mes dettes. » Partant de ce texte, Balzac, qui dans sa vie comme dans ses romans, s'est plu à imaginer des accroissements de fortunes indéfinis, fit part à Élienne de la spéculation qui l'occupait en ce moment. Pour lui, le succès de Quinola était si certain, qu'il ne fut pas même mis en question; alors, ajoutant ce qui lui reviendrait des cent

premières représentations au produit des milliers d'exemplaires de la pièce imprimée, il en fil monter le total à cent ou deux cent mille francs, car sur ce point, la mémoire d'Etienne est incertaine. Mais le chiffre, quel qu'il soit, adopté, le romancier, avec cette passion qui lui était particulière de justifier le résultat de ses spéculations par de nombreux calculs de détail, défalqua les droits du théâtre, les frais d'impression et les remises aux libraires dont \c> frais devaient être déduits du revenu définitif qui deviendrait égal à la somme qu'il devait.

Cette seconde partie de la conversation de Balzac n avait pas eu pour Etienne le môme charme que la première; cependant l'ardeur et la sincérité avec lesquelles l'auteur de Qninola parlait de l'acquittement de ses dettes, avait touché et presque convaincu son muet auditeur, qui le félicita enfin comme si ses espérances eussent été réalisées. Cependant Balzac, inattentif aux paroles d'Etienne, et comme absorbé dans ses réflexions, en sortit bientôt en s'écriant tout à coup : « Mais je me suis trompé à mon désavantage! » Et revenant aussitôt, article par article, sur une partie de ses calculs oùil prétendait avoir commis des erreurs, il ajouta, après les avoir soumis à un nouvel examen, «que décidément, toutes ses dettes payées, il lui resterait 15,000 francs en poche. » Pour un observateur qui a si bien étudié les différents genres d'illusions que se font les hommes, Balzac est peut-être celui de tous qui s'est repu des plus étranges.

Dans son ermitage de Fontenay, Etienne, moins exposé aux distractions inévitables de Paris, outre les correspondances qu'il entretenait avec ses parents, ses amis, des hommes de lettres1 et des artistes, poursuivait ses

* Étienne et Toppfer, l'auteur des Nouvelles genevoises, sans s'être

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