‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 195 sur 201 · ROMANS · texte numérisé non relu

ROMANS

travaux relatifs à V Histoire de la Renaissance, et en menait d'autres de front, la traduction de la Vie nouvelle de Dante, qui n'avait point encore été tentée en français, puis une nouvelle qu'il publia sous le titre de la Première communion. Quelques observations faites sur le livre de Mademoiselle de Liron, lorsqu'il parut, lui avaient fait concevoir l'idée de composer un roman qui ne blessât les susceptibilités de personne et pût convenir aux lecteurs des deux sexes et de tout âge. Son intention était très-louable sans doule; mais il ne la réalisa que très-imparfaitement, et sa nouvelle passa à peu près inaperçue. Dans le regret qu'il éprouva de n'avoir pas réussi, l'amour-propre d'auteur n'entra pour rien, et avant de renoncer complètement à l'espoir de trouver une combinaison romanesque qui, sans blesser la morale, présentât un intérêt vif et soutenu, il se livra à une étude dont les résultats fixèrent ses idées sur ce sujet et qui pourront servir d'avertissement à d'autres. Après avoir comparé le fond et la nature des faits sur lesquels les au teurs des deux nations qui ont le mieux réussi en ce genre, les Français et les Anglais, ont développé leurs compositions, il ne tarda pas à s'apercevoir que la différence essentielle qu'il y a entre les habitudes et les mœurs des deux peuples, en a déterminé une non moins grande dans les écrits qui en offrent la peinture. Chez nous, une jeune fille, eût-elle môme atteint sa majorité, demeure sous la tutelle absolue de" sa mère jusqu'au jour de son mariage, et le plus ordinairement, ce sont ses parents qui décident du choix de celui qu'elle doit épouser. Pour peu qu'il y ait d'aisance dans la famille, on veut que celle à laquelle on l'unira ait des avantages à peu près égaux,

jamais rencontrés, ont entretenu un commerce de lettres assez actif vers 18(5.

ce qui donne si souvent aux mariages contractés en France, l'apparence d'une affaire, quand ce n'en est pas une en réalité. A moins que la jeune fille ne fasse quelque coup de tête, ordinairement très-lïieheux pour son avenir, la sévc de sa jeunesse et l'ensemble de ses facilités restent presque entièrement comprimés par le pouvoir maternel, ce qui fait d'elle un personnage absolument muet dont les plus habiles romanciers ne peuvent tirer aucun parti. Il faut donc qu'ils aient recours à la femme mariée à qui la passion fait oublier ses devoirs. Tel est, en effet, le mobile essentiel du roman français, et le premier où l'on ait peint les mœurs réelles, la Princesse de Clïv?.s, bien que toutes les convenances y soient sauvées avec une délicatesse extrême, a déjà pour fond l'amour malheureux d'une femme en puissance de mari.

En Angleterre l'éducation de la femme est tout autre que chez nous. A peine a-t-elle atteint l'âge de l'adolescence, qu'on l'accoutume à prendre la responsabilité d'elle-même, d'où naît, pour elle, un intérêt puissant à régler ses actions awc prudence. De cette liberté contenue par des devoirs naissant dans le cœur des jeunes Anglaises des sentiments, des passions même qui, malgré leur vivacité, restent pures. Ce sont au moins là les éléments que les romanciers anglais mettent généralement en œuvre dans leurs écrits, et d'où ils peuvent tirer les scènes les plus vives, les plus dramatiques, sans inquiéter le sens moral du lecteur, parce qu'on entrevoit toujours la possibilité d'un dénoùment honnête. Les meilleurs romans anglais, ceux de Walter Scott en particulier, sont taillés sur ce patron; mais ce patron pourrait jamais servir de règle aux romanciers français? Cela est douteux.

Élienne, depuis son retour d'Italie, loin d'avoir abandonné le projet de tirer parti des éludes qu'il avait faites

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