‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 196 sur 201 · TRAVAUX D'ÉTIENNE · texte numérisé non relu

TRAVAUX D'ÉTIENNE

sur la ville de Florence, ne laissait guère s'écouler de semaine sans qu'il s'occupât de coordonner ses propres observations avec les documents historiques qu'il avait recueillis. Seulement, il était indécis sur la forme de l'ouvrage qu'il méditait. N'omettre aucun détail de l'histoire florentine et revenir sur tant de révolutions poli* tiques toujours à peu près les mêmes, était une idée qui l'effrayait. Il se voyait engagé à écrire une de ces histoires volumineuses dont la chance de succès la plus probable est de devenir un livre à renseignements. Ce fantôme était devant ses yeux, lorsque M. D. Nisard, ayant conçu le projet de publier par livraisons une suite de notices sur les Villes célèbres, en fit part à Étienne, et convint avec lui qu'il se chargerait de celle sur Florence. Entre les deux extrêmes d'une histoire complète et d'une notice d'une centaine de pages, il fallait cependant trouver un terme moyen. Le succès des premières livraisons des Villes célèbres n'ayant pas répondu aux espérances de l'éditeur, on en arrêta la publication, ce qui rendit à Étienne la faculté de rapporter succinctement les grands événements qui, de 1215 à 1790, ont fait succéder à Florence les formes principales de gouvernement : la république, l'oligarchie, la monarchie et les commencements du régime constitutionnel. Ce travail achevé, Étienne, pour ne pas promettre plus qu'il n'avait l'intention de donner, publia, en 1837, ses deux volumes sous le titre de : Florence et ses vicissitudes.

Pendant qu'Étienne écrivait cette histoire, un personnage nouveau vint se joindre à la colonie de lettrés et de savants, établie à Fontenay et aux envii ons. Le secrétaire perpétuel de l'Académie française, l'éloquent et spiritue M. Villemain, se fixa à Châtillon avec sa famille. Les relations amicales entre lui et Étienne prirent, en raison du voisinage, une activité nouvelle. Cette amitié avait été

cimentée d'ailleurs par le gracieux accueil que madame Villemain avait fait à Élienne lié avec son frère, Desmousseaux de Givré, pendant leur séjour à Rome. Tout alors, dans la maison de Châtillon, faisait présager un avenir heureux. M. Villemain avait un fils, et le temps qu'il pouvait dérober aux affaires, il le consacrait à être père de famille.

Outre les entretiens si instructifs et si agréables de M. Villemain, Etienne reçut de lui, en ce temps, d'excellents conseils sur la composition de son histoire de Florence. Plusieurs chapitres furent soumis à son examen, et la justesse de ses observations et de ses critiques ont puissamment contribué à rendre l'ensemble de l'ouvrage moins imparfait.

Un triste événement rendit bientôt pour M. Villemain le séjour de Châtillon intolérable. Il y vit mourir son ûfs, son premier-né, encore au berceau. Ce voisinage, qui avait été si doux pour Etienne, se termina par des scènes de douleur dont le souvenir ne s'est point effacé de son esprit et qui ont resserré les liens d'amitié qui l'attachaient à M. Villemain.

L'histoire de Florence n'était, à proprement parler, qu'un des chaînons du travail qu'Etienne poursuivait sur la Renaissance. De 1839 à 1843, il acheva les chapitres consacrés à Pétrarque, à Brunelesco, Koger Bacon, Arioste, Rabelais, Chaucer, Raimond Lulle, Rutebœuf, Léonard de Vinci et Palestrina. Mais dans un intervalle il réalisa le projet conçu depuis longtemps d'écrire ['Histoire de dona Olympia, la belle-sœur du pape Innocent X, sur laquelle il avait recueilli des renseignements curieux à Rome. Tous ses matériaux ayant été mis en ordre depuis longtemps, Etienne composa avec un véritable entrain cet ouvrage qui fut imprimé, puis mis en vente, on ne sait trop pourquoi, chez un éditeur de ro-

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nrians. Ce marchand, en ouvran! les deux volumes dont se composait Dona Olympia, dit à Etienne : « Quel est l'imprimeur maladroit qui a composé ce litre? cela tue un livre. Laissez-moi faire, revenez demain et vous en verrez un autre! Etienne ne manqua pas de se rendre chez le libraire qui, effectivement, avait fait substituer un litre nouveau très-élégant. « Voyez-vous/ monsieur, dit le sagace éditeur en ouvrant les volumes, avec un titre comme celui-là, il n'y a pas de livres qui ne se vendent comme du pain ! » Grâce à ce titre, et sans doute à ce que Y Histoire de dona Olympia fut annoncée pour un roman, la première édition en fut épuisée en moins d'un mois.

Ces travaux, dont la plus grande partie fut achevée la nuit, ne dérangèrent en rien les promenades et les conversations habituelles avec le fidèle Bourgery. Étienne avait présenté son ami à M. Villemain, qui l'avait favorablement accueilli. AParis, pendant l'hiver, les deux habitants de Fontenay, fréquentaient la maison de deux dames, anciennes amies des sœurs d'Etienne, avec lesquelles il n'a pas cessé jusqu'à ce jour d'entretenir de douces relations. Ces deux dames, ces deux sœurs, exemple rare d'une amitié fraternelle formée dès l'enfance, entretenue par une cohabitation non interrompue et que le temps a toujours fortifiée, ont des caractères et une tournure d'esprit opposés. En admettant, l'idée de l'harmonie des contraires, serait-ce en quoi elles diffèrent qui déterminerait leur union, et qui présenlerait un phénomène analogue à celui que l'on observe dans le cours d'un fleuve, où les angles rentrant d'un rivage, correspondent amicalement aux angles saillants de celui qui lui fait face? Aussi, dès (|u Etienne les connui, les désigna-t-il sous l'emblème d'une boîte et de son couvercle, comme ne formant qu'un tout de deux parties liées ensemble.

C'est chez l'aînée de ces dames, dont le mari était préfet du département de la Nièvre, qu'Etienne et son neveu, Eugène Viollet-le-Duc, reçurent un accueil si amical à leur retour du midi de la France en 1831 Madame Zoé, devenue veuve, résolut, ainsi que madame Louise, sa sœur cadette, de revenir à Paris, et c'est quelque temps après leur retour qu'Étienne, ayant conduit chez elles Bourgery en qualité de médecin pour soigner leurs enfants, l'air franc et ouvert du docteur et l'agrément de sa conversation plurent à ces dames qui l'admirent dans leur société.

Pendant la belle saison (1844), les deux Nivernaises ayant le désir de passer quelque temps à la campagne pour améliorer leur santé et celle de leurs enfants, profitèrent de la vacance d'un appartement dans la maison de Fontenay-aux-Roses habitée par Etienne, pour s'y établir. Chacun, dans cette nouvelle colonie, touten prenant ses arrangements particuliers pour satisfaire à ses occupations et à ses goûts, se trouva soumis cependant à une espèce de règle. Bourgery ne cessa pas d'aller chaque matin à Paris pour continuer ses travaux; Étienne consacra également la première partie de la journée à écrire, tandis que les deux mères surveillaient les études de leurs enfants. A l'exception de certains jours où Ton se rassemblait pour dîner ensemble, chacun prenait ses repas chez soi ; les promenades avaient ordinairement lieu dans la soirée, et à la nuit, lorsque les enfants étaient couchés, on se livrait à la conversation dans le cabinet d'Etienne. Chose remarquable, la régularité de cette vie, dont la durée fut d'un mois, ne reçut aucune atteinte, bien qu'une circonstance fort triste, la maladie grave d'un jeune parent de madame Zoé, et des histoires de magnétisme parfois assez boulîonnes, aient alternativement jeté

i Voir chap. XXVI, page 428.

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de la tristesse et de la bonne humeur dans l'esprit des quatre causeurs.

Mais puisque le mot magnétisme a été prononcé, et que l'action fausse ou vraie de ce phénomène a fait naître tour à tour, parmi les colons de Fontenay, l'étonnement et l'hilarité, il faut en dire quelques mots. Étienne avait eu l'occasion d'assister à la visite d'un médecin célèbre, le docteur Marjolin, qui, ayant épuisé toutes les ressources de son art pour calmer une affection nerveuse des plus intense, conseilla aux parents de la personne malade d'avoir recours au magnétisme , et désigna le docteur Chapelain comme le magnétiseur qui méritait toute confiance. Jusque-là ce genre de traitement et le phénomène même en vertu duquel on l'exerce, n'avaient pas préoccupé sérieusement Étienne; ils lui faisaient môme éprouver une certaine répulsion qu'il n'a jamais pu surmonter. Cependant l'emploi de ce moyen curatif, prescrit par un des médecins les plus considérés de Paris, lui donna à réfléchir. L'intérêt qu'il prenait à la personne confiée aux soins du docteur Chapelain, el quelque peu de curiosité, le ramenèrent auprès du lit du malade, qu'il trouva un jour en proie aux convulsions les plus violentes. « Ne l'approchez pas, lui dit-on, tout attouchement augmente son accès! » Cependant les mouvemenls désordonnés allaient toujours croissant, à ce point qu'Etienne, voyant le malade en danger de se briser le crâne, n'obéissant alors qu'à son instinct, passa rapidement sa main entre la tôle du patient et la muraille, pour amortir le coup. A l'instant les désordres cessèrent, el à l'état de repos succéda bientôt le sommeil, mais un sommeil artificiel, magnétique, car le malade parla et remercia Étienne à plusieurs reprises du calme qu'il avait rétabli dans tout son être.

Telle fut l'initiation imprévue d'Etienne aux mystères

du magnétisme animal, expérience qu'il n'était nullement tenté de renouveler. Mais le bruit de ce fait étrange se répandu parmi les personnes de sa connaissance, et il eut bientôt l'occasion de faire, lui a-t-on assuré, une véritable cure. Une des personnes de la société des deux dames nivernaises, un homme dans la force de l'âge, et de la constitution la plus robuste, peu crédule d'ailleurs, éprouvait parfois de si vives douleurs dans la région de l'estomac, qu'il pâlissait tout à coup et était près de perdre connaissance. Un soir, pendant une réunion, cet accident eut lieu. L'un des assistants, s'adressant- en» riant à Étienne, lui dit : « Eh bien 1 grand magnétiseur ! pourquoi ne porteriez-vous pas secours à notre ami ? » Acceptant la plaisanterie et prenant un air solennel, Étienne posa une main sur le front du patient et l'autre sur son estomac. Le sommeil fut-il magnétique, ou n'y eut-il qu'un simple assoupissement? Peu importe; mais la douleur se calma si promptement qu'à la suite de cette expérience, le malade pria Étienne de la renouveler, en lui indiquant les époques à peu près périodiques où le mal se déclarait. Cette fois, le docteur improvisé se trouva sérieusement engagé. Deux vrais médecins avaient traité le malade, l'un pour une névrose à l'estomac, l'autre pour des calculs biliaires, mais tous deux sans succès. Ce fut donc encore en désespoir de cause que l'on eut recours au magnétisme. Intérieurement, Étienne ne se prêta qu'à regret à de nouvelles expériences de ce genre; et, dans la prévision d'accidents, il pria son ami Bourgery de l'accompagner lorsqu'il magnétiserait le malade. Deux motifs puissants, l'amitié et la curiosité, avaient fait suivre au magnétiseur et à Bourgery toutes les phases de cette cure avec la plus grande exactitude; et lorsque la guérison fut assurée, Étienne reçut ces mots tracés par celui qu'à son grand étonnement il avait guéri : « Mon cher

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