MAGNÉTISME ANIMAL
» docteur, je n'éprouve plus aucune douleur dans la ré- » gion intéressée (l'estomac) ; il est donc probable que je » touche au terme de mes maux. Il ne me reste plus qu'à » accoutumer ma raison à des phénomènes que je ne puis » nier, mais qui sont d'assez dure digestion, vous en » conviendrez vous-même. J'ai besoin, pour me sou- » mettre, de vous dire que l'incrédulité, après ce qui » m'arrive, serait de l'ingratitude. Mai 1843. »
La personne guérie, assez haut placée dans le monde, désirant que l'on gardât le silence sur cette aventure, et Etienne, qui, de son côté, n'était nullement curieux de passer pour magnétiseur, il en résulta que le secret de cette affaire resla enseveli dans la mémoire de quelques personnes de la société des deux dames.
Mais il est temps de revenir aux événements, tour à tour graves et risibles, qui préoccupèrent si vivement la petite colonie de Fontenay-aux- Roses. Des promenades, proportionnées aux facultés ambulatoires des deux dames, avaient surtout pour objet de faire prendre de l'exercice il leurs enfants. Vers huit heures on rentrait, et les deux jeunes filles et le garçon installés pour la nuit, on se réunissait dans le cabinet d'Etienne. On commençait parfois des lectures, mais qui devenaient ordinairement le thème de conversations snns fin .
Bourgery, avec son imagination active et les connaissances variées qu'il possédait, était l'âme de ces soirées. L'attention intelligente avec laquelle les deux dames l'écoutaient, leurs observations fines, les contradictions spirituelles qu'elles opposaient au torrent des idées du causeur, étaient autant de digues qui en rendaient le cours plus impétueux, plus éclatant. Il intéressa vivement son petit auditoire, un jour qu'il raconta l'aventure de dona Ambrosia qui, en montrant son sein dévoré par un cancer, provoqua la conversion de Raymond Lulle, et
ne le toucha pas moins en rappelant les soins tendres que Pétrarque prit d'un de ses vieux serviteurs. Dans ces entrelions, où chacun disait son mot, la métaphysique, la science, les lettres et les généralités philosophiques occupaient successivement les quatre causeurs, dont les avis ditîérents donnaient d'autant plus d'activité à la convention. De ces improvisations fugitives, que Ton peut comparer à des nuées légères qui fuient rapidement sur l'azur du ciel, il ne reste ordinairement dans la mémoire que l'impression plus ou moins agréable qu'elles ont fait naître; cependant Etienne a pu recueillir quelques paroles de Bourgery qui font connaître ses opinions en matière de philosophie transcendante. En lui, comme on l'a déjà vu, il y avait deux hommes : le savant, puis un être romanesque, enclin môme à la superstition, et n'ayant point échappé à la doctrine de Saint-Simon, qui volait en quelque sorte dans l'air. Dans une des conversations du soir où la question de la perfectibilité indéfinie avait été mise sur le tapis, Etienne, plaisantant son ami, lui dit « qu'en sa qualité de grand maître de la chevalerie scientifique, il serait des premiers qui partiraient en ballon pour aller introduire la culture de la pomme de terre dans la lune. » Ce fut alors que, stigmatisant Etienne du nom «Je retardataire, à l'aide de ses connaissances si précises et si variées en histoire, en géographie, il fit des tableaux enchanteurs des progrès de la civilisation dans les contrées les plus barbares, répandant les bienfaits de l'instruction, le bien-être et la moralité; faisant remarquer en particulier le rôle de la France qui, loin de travailler exclusivement pour elle, ne reconnaît pour améliorations véritables que celles qui sont applicables à tous les peuples de la terre. « Oui, mon ami, disait-il, c'est par sa personnalité matérielle que l'homme, réunissant les efforts de tous en un seul,
MARC BOURGER Y 523
élablit sa domination sur tous les êtres ; c'est elle qui lui permet d'appeler à son aide les agents de la nature pour vaincre les résistances de la matière elle-même, et de briser les forces des grands animaux, si supérieures aux siennes propres. C'est de cette personnalité spirituelle, transmissible dans la race, que résultent par le travail collectif des générations toutes les grandes manifestations de l'esprit, sciences, arts, littérature, philosophie, législation, morale, etc., éléments féconds de la civilisation, la grande application collective de tout le travail humain. C'est d'elle que naissent les nobles idées générales pour lesquelles se passionnent les masses, parce qu'elles sont l'expression des sentiments, des vœux et des besoins de tous. C'est par elle que, sans que les facultés de l'homme s'agrandissent, sans qu'il lui survienne aucune faculté nouvelle, l'esprit humain cependant s'accroît par l'héritage des générations, chacune d'elles reprenant l'œuvre commune au poinj où l'autre l'a laissée; l'idée sociale éclose à l'écart dans le cerveau d'un seul est acquise à tous dans la succession des siècles. C'est enfin de la fusion de toutes les intelligences en une seule que ressort ce que l'on appelle X opinion, si justement caractérisée par Pascal, la reine du monde, ce puissant esprit de tous fonctionnant comme une intelligence individuelle. »
La mobilité, l'un des attributs de notre imagination, était un trait remarquable du caractère de Bourgery. Dans la même journée apparaissaient plusieurs hommes en lui. Aux élans les plus hardis de la pensée succédaient des petits chagrins causés par les difficultés de la vie journalière. Le matin, c'était un savant n'admettant que ce qui était rigoureusement démontré, tandis que le soir les hypothèses les plus hasardées le conduisaient parfois jusqu'aux contins de la crédulité. Cette disposition, nui-
sible souvent à son propre bonheur, était ce qui rendait sa société si attachante, si précieuse pour ses amis.
La santé des deux darnes, celle de madame Louise en particulier, n'étant pas robuste, le bon docteur leur prodiguai! ses soins. A une affection dans la région du cœur dont madame Louise souffrait alors, se joignit tout à coup la surdité presque complète d'une oreille. Les prescriptions deBourgery ne répondant pas à son attente aussi promptement qu'il s'y attendait, il dit, tout à coup, dans une réunion du soir : « Mais je ne vois pas pourquoi je ne suivrais pas l'exemple de Marjolin? Nous avons là un maître magnétiseur, ajouta-t-il en provoquant Etienne par un sourire. Que ne guérit-il madame Louise? » Que n'accepte-t-on pas quand brille l'espérance de faire cesser une douleur? La malade consentit à se soumettre à ce traitement, en sorte qu'Étienne se trouva encore malgré lui engagé pour la troisième fois à pratiquer le magnétisme. Enfin il se décida à appliquer sa main sur le front de madame Louise. Mais des mouvements nerveux se manifestèrent aussitôt, et lorsque les attouchements se multiplièrent, l'agitation de la patiente prit le caractère de convulsions, déterminées sans doute par une de ces antipathies physiques dont les exemples sont assez nombreux, disent les magnétiseurs de profession. Pendant cette scène, Bourgery, debout, observait ce qui se passait avec toute la gravité d'un homme de sa profession, lorsque Etienne, le tirant de sa rêverie, lui dit : « Eh bien ! paresseux de docteur, remuez-vous donc un peu, et essayez de magnétiser madame, vous voyez que j'y perds mon latin ! — Est-ce que j'entends quelque chose à tout cela, répondit-il en s'efforçant de rire. — Croyez-vous, reprit vivement Élienne, que j'y comprenne
quelque chose moi-même? Allons essayez Nous
sommes entre nous, nous n'en dirons rien à vos confrères
BOURGERY. — MAGNÉTISME 525
ni aux savants de l'Institut. » Obéissant à la plaisanterie, peut-être aussi à la curiosité, le docteur céda enfin au désir de madame Louise, sur la tempe de laquelle il posa deux doigts. En moins de dix minutes, il la plongea dans le sommeil magnétique, lui fît des questions sur ses maux auxquelles elle répondit, en sorte que le pauvre Bourgery se sentit pris comme au traquenard. Faisant contre fortune bon cœur, il continua de soigner la malade dont les douleurs furent apaisées et qui recouvra l'ouïe presque instantanément. Mais ce fut à compter de ce traitement que le docteur, par les alternatives de ses colères et de sa bonne humeur, donna souvent la comédie à ses amis. Tantôt il entrait dans des espèces de fureurs â l'idée d'avoir réussi en employant un moyen dans lequel il n'avait nulle confiance, et s'adressant aux deux dames et àÉtienne : « Mais c'est une chose humiliante que votre magnétisme! s'écriait-il, une chose qui répugne à la raison et nous rend complice d'un tas de charlatans! une chose qui nous transforme nous-même en une chose, comme serait un tuyau de poêle qui échauffe et brûle sans en avoir la conscience I C'est ignoble ! ! ! » Puis le jour suivant, s'il avait obtenu quelque amélioraiion dans l'état de sa malade : « Ma foi ! disait-il alors, tant pis pour la médecine! là première chose est de guérir ou au moins de soulager ceux qui souffrent; et il endormait gaiement madame Louise, la réveillait à sa volonté et jouissait du calme qu'il lui avait procuré.
La gaieté qui avait ordinairement accompagné les expériences magnétiques fut interrompue par un événement qui donna de vives inquiétudes aux amis de Fonlenay. Le neveu d'une de ces dames, Joseph, jeune homme de vingt ans, tomba malade à Paris. Madame Zoé et Bourgery allèrent aussitôt près de lui et le firent transporter à Fontenay. La fièvre typhoïde se déclara, ce qui fournit
au docteur l'occasion de rentrer dans la voie de la médecine régulière. Au nombre des nobles qualités qui distinguaient Bourgery était celle de médecin compatissant, comme le savaient bien les pauvres de Fontenay, qu'il soignait gratuitement. D'ailleurs il s'attachait à ses malades, et joignait aux prescriptions que lui suggérait son art ces attentions délicates qui entretiennent l'espérance et le courage de ceux qui souffrent. Mais malgré tous les soins donnés à Joseph, le mal empira, et la fatigue qu'éprouvèrent les quatre amis à le soigner tour à tour rendit la présence d une sœur de charité indispensable pour le garder pendant la nuit. L'arrivée de celle sainte fille rétablit le calme dans la petite colonie; le jour la sœur reposait, le soir, près d aller veiller ton malade, elle recevait les instructions de Bourgery en prévision des accidents qui pourraient avoir lieu, et les membres de la petite colonie, à qui le repos de corps et d'esprit était indispensable après des journées si laborieuses, revenaient au cabinet d'Élienne pour se délasser par la conversalion.
Mais ces entretiens prirent un caractère plus grave, comme on en pourra juger par un des derniers qui précédèrent le retour à Paris des deux dames et du pauvre Joseph, qui ne tarda pas à succomber à son mal. L'étude de l'astronomie n'était pour Bourgery qu'une récréation qui le divertissait de ses travaux journaliers; cependant il aimait à s'en entretenir, el il lui suflisail de voir briller une étoile en rentrant de la promenade, pour qu'il s'étendit sur les merveilles de l'ensemble de l'univers. Mais assez ordinairement, lorsque précipité tout à coup de ces espaces incommensurables, il retombait sur la terre, des idées tristes s'emparaient de son âme et alléraient la fraîcheur habituelle de son imagination. Dans la prévision d'un événement qui ne s'est que trop promptement réa-