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CONVERSATIONS

lisé, il répétait souvent que sa destinée était de mourir jeune, qu'il ne demandait au ciel que le temps de mettre à fin son ouvrage; alors son imagination active s'attachait aux questions les plus mystérieuses : « Quel est le but de la création? quel sort est réservé à l'homme, après sa mort? disait-il pendant une des dernières réunions à Fontenay-aux-Hoses. Nous tous, ici présents, que deviendrons-nous?... » Il se fit un silence assez prolongé, pendant lequel chacun des assistants entendait retentir en dedans de lui-mômc ces terribles questions. Mais Bourgery, reprenant gravement la parole : « Je vous jure, continua-t-il, que si je meurs avant vous tous, comme je m'y attends, j'emploierai tous les moyens qui seront laissés à ma disposition, pour vous transmettre souvenir de moi, el vous apprendre, sur ce que je serai, ce qui pourra vous être communiqué. ^ Ce serment, dicté par une àme sincère, eut quelque chose de solennel qui laissa une impression profonde dans l'esprit des trois assistants.

Là se terminent les jours sereins passés à Fonlenayaux-Roses. Bourgery, toujours plus préoccupé de son livre de i'Anatomie de l'Homme, l'esprit bourrelé d'ailleurs par les mécomptes et les découragements que lui tirent éprouver tant de promesses sans effet, devint taciturne et presque muet. Ses promenades rares avec Etienne n'étaient plus animées comme autrefois, et enfin il avait résolu, pour cause d'économie, de renoncer à son séjour à Fonlenay et de s'établir à Paris pour pratiquer son art. En 1847, un rayon d'espoir vint cependant briller à ses yeux, et Etienne crut encore une fois que l'avenir de son ami allait décidément s'éclaircir. Un mariage qui présentait des avantages lui fut proposé et se conclut. Mais la révolution de 1848 ruina encore ces nouvelles espérances, et au mois de juin 1849, Bour-

gery, laissant son ouvrage inachevé, était emporté par le choléra.

Au moment où ce mariage se conclut, Etienne prit luimême la résolution de quitter Fontenay-aux-Roses pour fixer son séjour d'été à Versailles. Il sentit le besoin d'échapper à tant de souvenirs qui se seraient infailliblement changés en regrets amers. Mais ce ne fut pas sans une profonde émotion, dont il reçoit encore les atteintes, qu'il s'éloigna de ce lieu où il avait reçu ses sœurs et présidé à l'éducation de ses neveux; où il laissait ses bons amis de la pépinière, et qu'il abandonnait, ce lieu enfin où se forma entre Bourgery et Etienne cette douce amitié qui n'a fait que s'affermir et s'épurer pendant le cours de quatorze années.

En quittant Fontenay-aux-Roses, Etienne se rapprocha des dames nivernaises retirées avec leurs familles à Versailles, et près desquelles, grâce à une amitié fortifiée par plus de trente ans de durée, il lui fut possible de trouver le repos. Avant d'en jouir, il fallut encore passer par de rudes épreuves. Son établissement à Versailles eut lieu en octobre 4847, et quatre mois étaient à peine écoulés que la déplorable révolution de février 1848 éclalait. Les années d'ailleurs, en s'accumulant sur sa tête, lui faisaient éprouver les chagrins qui résultent inévitablement d'une vieillesse prolongée. Dans l'espace d'assez peu de temps, il vit s'éteindre successivement ses deux sœurs,

Bertin aîné, son frère Bertin-Devaux, puis mesdames Berlin-Devaux, Récamier et de Mirbel. Marc Bourgery, l'ami de Fonlenay, les suivit de près; et bientôt moururent mesdames Billiard, de la pépinière, un ami de jeunesse, le comte Augusle de Saint-Aignan, et enfin l'excellent et si regrettable Armand Bertin. L'étude et le travail garantirent Étienne du découragement; et malgré la contrariété assez vive qu'il éprouva lorsque l'édition déjà commencée de son ouvrage sur la Renaissance fut interrompue par les événements de 4848, il ne cessa pas de poursuivre ses travaux !.

Mais les souvenirs que l'on s'est proposé de retracer s'épuisent, et le moment est venu de résumer ceux qui se rattachent à la littérature depuis le temps du Directoire, lorsque Etienne avait déjà pris part à la vie intellectuelle, jusqu'à présent. L'interruption de ses études à la fermeture des collèges en 4793, les circonstances purement fortuites qui en ont, tant bien que mal, favorisé la continuation, témoignent des difficultés qu'éprouvaient alors les adolescents désireux de s'instruire.

Déjà le poëte Ducis avait donné le signal d'une réforme dans l'art dramatique par les imitations qu'il fit des pièces de Shakspeare, et Népomucène Lemercier, auteur A'Agamemnon, de Pinto et de la Panhypocrisiade, travailla avec ardeur et non sans génie, à affranchir les différents genres de poésie des lois rigoureuses dictées par Boileau.

1 Depuis sa retraite à Versailles, Étienue, outre sa collaboration courante au Journal des Débats, a revu et publié David, son école et son temps: il a donné un volume sur l'Exposition universelle de 1853, sous le titre les Beaux-Arts dans les deux mondes, puis a composé tes Deux prisonniers de Windsor et le présent livre de ses souvenirs littéraires.

Jusque-là, les productions litléraires étaient encore imbues des doctrines vollairicnnes et retenaient quelque chose de l'âpreté du langage révolutionnaire, tandis que le Journal des Débats s'élevait alors avec force contre la philosophie du xvme siècle et se posait en défenseur du trône et de l'autel.

A l'influence exercée sur les esprits par le roman de Werther et par les poésies d'Ossian, succéda celle du Génie du Christianisme. La philosophie spiritualisle fut publiquement professée par Laromiguière et Royer- Collard, et bientôt après par MM. Cousin, Joufïroy et Damiron.

L'idée du romantisme, que l'ouvrage de madame de Staël sur l'Allemagne avait fait germer dès 1810, comnïcnça à poindre en 181o. Quelques années après, l'apparition en France des romans de Walter Scott et des poésies de lord Byron détermina la révolution littéraire dite romantique, et deux poètes lyriques français inaugurent avec éclat cet événement, MM. de Lamartine et Victor Hugo.

Tout à coup un ouvrage de Joseph de Maistre, le Pape, jette dans les esprits, déjà si divisés, un nouvel élément de discorde, et pousse la littérature dans le foyer ardent des discussions de théologie mêlées à celles de la politique.

A la lecture successive de l'Indifférence, du journal V Avenir, de l'abbé de Lamennais, les opinions se compliquent en se divisant de plus en plus, et la confusion des idées augmente avec celle des systèmes. Les saintsimoniens, malgré les sarcasmco du public et la rigueur des lois, développèrent leur doctrine, qui, ainsi que celles de de Maistre et de Lamennais, ne pouvait recevoir d'applicalion qu'après la destruction préalable de toutes les institutions existantes.

RÉSUMÉ DES SOUVENIftS 531

Ces théories subversives ne furent cependant considérées encore par le grand nombre des esprits disposés eux-mêmes à modifier le gouvernement établi, que comme des mémoires à consulter en faveur de leur cause. Déjà la branche aînée des Bourbons était tombée dans le discrédit public; les hommes d'Étal , les écrivains qui l'avaient accueillie et défendue avec le plus de sincérité et d'ardeur, abandonnèrent sa cause, et quelques éclairs, précurseurs du grand orage de 1830, sillonnèrent les rnurs de la Sorbonne.

Pendant les deux règnes, entre les deux empires, la haute littérature prend une part importante à la marche du drame politique; son influence s'exerce sur le développement de l'éloquence parlementaire, sur les grands travaux historiques de Thierry, de MM. de Barante, Guizot, Mignet et Thiers : elle ne brille pas d'un moindre éclat sous la plume d'écrivains d'opinions souvent contraires, tels que Chateaubriand, madame de Staël, Courier, J. de Maistre, M. Villemain, Saint-Simon, de Lamennais, le père Lacordaire, M. le comte de Montalembert, George Sand, quelques saint-simoniens, et ceux des publicistes qui ont défendu le gouvernement constitutionnel avec tant de talent dans le Journal des Débats.

Vers le même temps où ces prosateurs, préoccupés d'améliorations politiques ou de réformes sociales et môme religieuses, entrent dans l'ère littéraire qui date de la Restauration, commencent aussi les tentatives des poètes romantiques. De ces derniers, les uns, les mieux inspirés et les plus habiles, Victor Hugo, de Lamartine, et Alfred de Musset, font prendre un essor nouveau à l'ode française.

Le plus grand nombre des adeptes romantiques a pour idée fixe de changer radicalement le système dramatique français. Ils opposent Shakspeare à Racine,

n'admettent que le dialogue en prose et laissent entrevoir Timilation de la réalité comme le but de l'art.

Le poëte Victor Hugo s'empare de cette question, el après avoir avancé que dans le drame on doit introduire à doses à peu près égales le grotesque, le lnid et le beau, et qu'il convient d'écrire le drame en vers, en variant les modes depuis le plus vulgaire jusqu'au plus élevé, il met ce système en pratique. Les drames de Victor Hugo dépaysent pour quelque temps le goût littéraire propre aux Français, résultant du caractère de leur langue, lorsque tout à coup, l'interprétation intelligente, par Rachel, des ouvrages de Corneille et de Racine, suffit pour démontrer que ces poètes ne sont, comme on l'a reconnu, ni vieillis, ni surpassés.

Des romanciers réellement écrivains, George Sand est celui qui profitant, abusant môme de l'émancipation complète de la pensée, a conservé avec le plus de respect et de goût la véritable allure de la langue française. Les désolantes doctrines parsemées dans ses ouvrages nuiront-elles à la durée de sa prose si énergique, si élégante et si pure? Le temps en décidera.

A cela près de la correction, le style du profond observateur Balzac a quelques rapports avec celui de Rabelais. C'est seulement par le rapprochement de sa prose de celle des écrivains du xvic siècle, qu'il se rattache à l'école romantique, car il est bien lui. Malgré l'immense succès des romans de Walter Scott, si souvent et si faiblement imités en France et en Italie, Balzac, sans autre préoccupation que l'étude des mœurs de son pays et de son temps, a produit cette suite de romans ingénieux dont se compose la Comédie humaine.

Le contre-coup de la révolution de 1830 se fait sentir jusque sur la littérature, le système romantique en est ébranlé. Ceux qui la veille encore en étaient les soutiens

passionnés, se montrant tout à coup les plus ardents en faveur du triomphe du libéralisme, quittent brusquement leurs illusions poétiques, aspirent aux fonctions publiques, en obtiennent et font changer d'objet à l'exercice de leurs facultés. L'impulsion romantique, si violente d'abord, ne se fait plus sentir qu'obliquement, sur les pièces de théâtre et les romans d'un ordre inférieur, tandis que par un mouvement lent, mais progressif, la littérature grave, après s'être ressentie des violences du torrent romantique, tend à reprendre le niveau que son lit naturel, ou pour parler sans figure, que le caractère propre de notre langue ne lui permet pas de dépasser.

Nous sommes trop près des poètes et des prosateurs célèbres qui vivent encore pour préjuger de la supériorité des uns à l'égard des autres. Quant aux premiers, la noble et grande part qui leur revient dans la lutte romantique, est le caractère d'élévation et de hardiesse qu'ils ont imprimé à la poésie lyrique- Moins heureux d'ailleurs, leurs tentatives d'innovations théâtrales sont restées à peine égales aux tentatives de Népomucène Lemercier, et très-inférieures à celles de Beaumarchais.

La commotion littéraire de 1816 a eu de salutaires effets; elle a tiré les écrivains de la torpeur où les avait plongés les quinze années du régime impérial. Le moule uniforme dans lequel presque tous les écrits, prose et vers, étaient coulés alors, fut brisé. Chacun prétendit s'en choisir un à sa guise, résultai qui eût présenté de véritables avantages, si la vanité des impuissants n'eût pas troublé les tentatives des esprits d'élite; mais, comme il arrive toujours, les réformateurs furent dépassés par les révolutionnaires, et tout s'aceompiissanl au hasard et dans le désordre, cette dernière renaissance littéraire n'eut en réalité qu'une aurore.

• Son déclin, on l'a vu, date de 1830. Lecteurs et auteurs,

soupçonnant alors qu'ils étaient engagés dans une voie fausse, les plus sincères relurent ou allèrent entendre au théâtre les ouvrages d'écrivains qu'on leur avait fait rejeter avec mépris, et grâce à la facilité qu'ont les Français de passer d'un extrême à l'autre, les plus passionnés pour la réforme littéraire ne tardèrent pas, d'abord à renoncer à un changement radical en littérature, puis à se conformer peu à peu au goût de ce xvne siècle qu'ils avaient anathématisé. Si bien qu'en l'espace de quarante ans, le goût, échappant aux doctrines classiques, a parcouru un cercle complet pour y revenir. En effet, au moment où l'on trace ces lignes, les meilleurs écrivains de ce temps, outre leurs recherches historiques sur le siècle de Louis XIV, étudient avec ardeur et se font un honneur de prendre pour modèle le style des grands auteurs de cette époque.

La littérature du xvie siècle, en France, est l'expression résumée des opinions contraires émises et passionnément défendues en matière de religion, de politique, desciences, de lettres et d'art. C'est la fournaise d'où les matières diverses mises en ébullition se sont échappées en nuées d'idées puissantes, mais contradictoires, qui, ne pouvant se soumettre à aucune espèce d'unité, ont fini par rendre une dictature inévitable. De là le rude gouvernement du cardinal de Richelieu, puis après la monarchie absolue de Louis XIV et la littérature disciplinée de son temps. Alors, les opinions religieuses, les combinaisons de gouvernement monarchique, et jusqu'aux exercices libéraux de l'intelligence, tout fut soumis aux lois d'une unité factice, mais indestructible tant que celui dont elle dépend vivra.

Pendant le règne qui suit, l'unité change de nature, comme le pouvoir réel passe en d'autres mains. Par son caractère personnel, le roi n'étant déjà plus qu'une ombre

assise sur le trône, c'est l'opinion générale, dirigée par des écrivains éminents, qui règne de fait et exerce sa puissante influence sur la grande majorité des esprits, plus préoccupés alors dès progrès futurs de l'humanité, considérée dans son ensemble, que des intérêts particuliers du pays. C'est, après le règne du grand roi, une reprise en sous-œuvre, du mouvement intellectuel de la renaissance, mais dirigée dans des vues plus nettes, plus soutenues par un concert plus unanime de volontés s'élançant vers le but proposé deux siècles avant : l'abolition complète de ce qui subsistait encore des institutions du moyen âge. Telle est, en effet, l'idée fondamentale qui constitue le genire d'unité propre au xvme siècle et à sa littérature.

Vient alors le moment d'éprouver les théories par la pratique. Aux deux premières années de la révolution de 1789, passées au milieu d'un enthousiasme porté jusqu'au délire et gonflées des espérances d'une félicité sans bornes, succèdent bientôt les jours sanglants de la Terreur, suivis des désordres qui se prolongent jusque sous le Directoire. Cette longue suite d'excès fait accueillir avec joie la dictature sous forme de consulat. Cette haute fonction, transformée en pouvoir impérial, devient une monarchie beaucoup plus absolue que celle de Louis XIV, et donne de nouveau naissance à une unité également factice et viagère qui, cette fois, non-seulement place sur la tête du souverain le droit exclusif de décider de toutes les questions politiques, mais celui de réduire la pensée individuelle à n'apparaître qu'après avoir passé sous le laminoir officiel. La littérature sous LouisXlV n'était que disciplinée, mais ce nouveau régime a imprimé à celle de l'empire ce caractère insignifiant et parfois servile qu'on est en droit de lui reprocher. Or, tout excès, qu'il vienne des peuples ou du souverain, donne lieu à des

résistances légitimes. En effet, la dictature consulaire du jeune vainqueur de l'Italie, arrêtant le cours des désordres révolutionnaires, fut franchement acceptée, mais on s'explique que plus tard, les tristes résultats pour la France de la haine des nations de l'Europe» se réunissant pour 1 échapper au joug du premier Napoléon, aient amené la grande catastrophe de 181 5, dont Tune des conséquences secondaires fut l'affranchiseement de la pensée et le changement de système en littérature.

Depuis les malheurs de 1793, deux opinions contraires n'ont pas cessé de diviser môme les esprits modérés. Tout en déplorant les crimes commis, les uns inviolablement attachés aux principes établis en 1789, sont restés convaincus des bons effets qu'on en doit attendre; les autres dont la foi a été ébranlée par l'expérience des excès et des fréquentes révolutions qui se sont succédé, se reportent sans cesse vers le passé. Mais en dehors de ces deux cercles d'idées, parcourus en sens contraire par des esprits pratiques, se précipitent en tous sens, vers des points opposés, d'autres esprits ne tenant aucun compte du passé ni du présent, mais exclusivement préoccupés de bâtir des systèmes pour régler les choses de l'avenir. De là le succès des brillants sophismes de J. de Maistre, de la doctrine de Saint-Simon, du républicanisme sacerdotal de Lamennais, des divers systèmes philosophiques présentés sous le masque de néochrislianisme, puis des phalanstériens, des icariens, etc. Depuis 1816, toutes les branches de la littérature sérieuse ont tiré leur importance et leur éclat de la manière plus ou moins heureuse dont ces opinions, ces systèmes ont été altaqués ou défendus; et au fond, ces discours, ces écrits constatent les vicissitudes de la lutte qui s'est engagée entre la monarchie et la démocratie, deux puissances qui, depuis le xvie siècle, ont alternativement obtenu des avantages,

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