RÉDACTEURS DES DÉBATS
mais résultant pour chacune d'elles des excès de sa rivale.
Avant de revenir sur le séjour de Versailles, où Etienne espère passer le dernier quartier de l'hiver de sa vie, il faut jeter un coup d'œil sur les nouveaux rédacteurs des Débats adjoints à ceux déjà connus. La suspension de la liberté de la presse en matière politique (1851), ayant rendu l'insertion d'articles littéraires et scientifiques plus fréquente, le nombre des écrivains fut successivement augmenté. A la mort d'Armand Berlin, M. Edouard Bertin, son frère aîné, devenu éditeur responsable du journal, et M. de Sacy, chargé d'en diriger la rédaction, s'empressèrent de s'entourer d'écrivains qui, par la variété de leurs connaissances et de leurs talents, pussent faire face aux nouvelles exigences du journal. Outre plusieurs membres des différentes académies, tels que MM. Villemain, Thiers, Cousin, Guizot, Charles de Rémusat, Vitet, Legouvé, Litre, Halévy et d'autres, qui, soit par des articles séparés, ou par des fragments de leurs ouvrages encore inédits, jettent de la variété et de l'éclat sur cette feuille, de jeunes écrivains, déjà connus par des essais brillants, ont été plus particulièrement attachés à la rédaction du journal. C'est dans ces conditions qu'ont été accueillis les gracieux articles d'un jeune poète, M. Ratisbonne, auteur d'une remarquable traduction en vers des poèmes de Dante ; les savantes dissertations de M. Darembergsur les questions médicales, sur la bibliographie et les écrivains de l'antiquité; puis les études critiques du hardi penseur M. Taine, qui, la loupe d'une main et le scalpel de l'autre, recherche curieusement, dans l'organisation de chaque écrivain, le principe vital et le caractère propre de son talent.
Aussi curieux et non moins hardi dans ses investigations, un orientaliste, un écrivain pur et nerveux, M. Renan, armé d'une érudition solide, a été conduit à
déterminer la grande division des langues de l'Orient, ainsi que les ramifications nombreuses de celles de l'Europe.
Professeur d'économie politique au collège de France, M. Baudrillart suit les progrès de cette science nouvelle et traite les questions qui s'y rattachent ; M. Jules Duval, de son côté, tient les lecteurs au courant de tout ce qui se rattache aux intérêts de nos colonies et des événements politiques si variables qui agitent les différentes contrées de l'Amérique.
Quant au spirituel M. Babinet, de l'Académie des sciences, expliquant, non sans amuser son lecteur, les secrets les plus curieux de l'astronomie et de la météorologie, il est parvenu à rendre ces sciences presque populaires.
M. Alloury, l'ancien défenseur des libertés en philosophie et en politique, et le jeune M. Prevost-Paradol, l'un des rédacteurs récemment associés aux travaux du Journal des Débats, donnent alternativement le résumé quotidien des actes du gouvernement et des événements politiques qui se sont passés en France et dans les pays étrangers La prudence et la fermeté du premier de ces publicistes sont connues; quant au second, soutenu également par de fortes études, il joint à sa verve juvénile une sagacité qui donne du poids à ses écrits, soit qu'il apprécie l'importance des événements de la politique journalière ou qu'il exerce sa critique sur les productions littéraires.
Mais entre les jeunes collaborateurs du journal de ces derniers temps, il en est un, Rigault, qui se distinguait d'abord par l'aménité de son caractère, puis par son beau talent d'écrivain et par le tour indulgent, gracieux môme qu'il savait donner à ses critiques les plus graves. La pureté et l'élévation de l'âme de ce jeune
RIGÀULT.— ARTICLES d'ÉTIENNE RECUEILLIS 539
homme, en imprimant un caractère particulier à ses écrits, lui avaient attiré l'amitié de ceux mêmes qui, sans le connaître personnellement, s'étaient identifiés avec lui par la lecture de ses ouvrages. Enlevé tout à coup à sa sa famille, à ses amis et aux lettres, jamais peut-être un écrivain n'a excité plus de sympathie pendant sa vie et des regrets plus vils et plus sincères après sa mort.
Après celte énumération des écrivains de ce temps, continuateurs des travaux du Journal des Débats, fondé il yaplus de soixante ans, qu'il soit permis à Etienne de tracer encore quelques souvenirs qui lui sont personnels, mah> dont la plupart se rapportent aux lettres. Dans sa nouvelle retraite de Versailles, lorsque le trouble causé dans les esprits par la commotion des événements de février et juin 1848 et de décembre 1852 fut quelque peu apaisé, Étienne, pour occuper utilement ses loisirs, mit en ordre tous les articles qu'il a écrits pour le Journal des Débuts, depuis septembre 1822 jusqu'à présent. Un soir que chez les deux dames nivernaises, un de leurs amis demandait à Etienne pourquoi, àl instar de quelques-uns de ses collaborateurs, il ne ferait pas réimprimer ses articles dans un format maniable? « Vous ne vous doutez guère, répondit-il, des dillicultés que présenterait la réalisation de votre souhait. Je rougirais de vous dire le nombre de volumes que cette collection formerait; et à cette masse de papier, d'un lourd débit pour le libraire, se joindrait, pour plus d'embarras encore, les matières sur les arts qui y sont contenues, sujet que le public lit en effet avec une assez vive curiosité au bas d'une feuille quotidienne, mais sur lequel il revient bien rarement, une fois que les expositions qui ont donné lieu à ces critiques, sont fermées. Je crois cependant que celte suite, non interrompue pendant quarante ans, d'appréciations faites avec sincérité sur les divers objets d'art produits pendant cette période
de temps, pourrait fournir des renseignements utiles aux historiens futurs sur l'état des beaux-arts pendant une grande partie du xixe siècle. Aussi, est-ce dans cette prévision que jai réuni la collection complète de mes articles, au nombre desquels se trouve une série de critiques musicales, où l'on peut suivre les vicissitudes du Théâtre- Italien, depuis 1832 jusqu'à nos jours. A la vérité, pour rendre ce recueil vraiment utile, ajouta Étienne, il me paraît indispensable qu'il soit accompagné d'une table. J'ai bien entrepris plusieurs fois cette rude besogne, mais pendant celte lâche ingrate, mon esprit se portail sur tout autre chose; je faisais des omissions, j'embrouillais les dates et je finissais par tout laisser là. >
Après un sourire que l'idée des impatiencees bien connues d'Étienne fit naître sur les lèvres de ces dames, elles échangèrent des regards d'intelligence, et toutes deux dirent a la fois : « Eh bien ! nous la ferons, votre table! » Plus touché du dévouement amical des deux Nivernaises, que persuadé de leur aptitude au travail
qu'elles se proposaient d'entreprendre, Elienne leur adressa de sincères reinercîments, mais sans trop compter sur leur promesse. Mais il avait mal préjugé de la force de volonté et de l'habileté de ces dames, car l'hiver qui suivit fut employé par elles à composer la table qu'elles achevèrent au printemps suivant1.
Depuis la révolution de 4848, le séjour de Versailles est beau, est animé. A la fin des longs jours d'été, on se retrouve, après les occupations de la journée, au bord de la grande terrasse du château, où, tout en prenant le frais,
1 Dans cette table, d'ailleurs petit chef-d'œuvre de calligraphie, sont indiques tous les articles selon les années, les mois et les jours où ils ont été insérés dans le journal, avec le titre de chacun d'eux et les noms des écrivains et des artistes qui y sont mentionnés.