‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 21 sur 201 · HOMÈRE. — LA BIBLE · texte numérisé non relu

HOMÈRE. — LA BIBLE

résolut d'en profiter. C'était à la promenade, mais surtout lorsqu'il veillait pendant la nuit, que son imagination lui présentait une foule d'idées et de questions dont la solution était ordinairement difficile. Comme Ulysse, assailli par les ombres qu'il avait évoquées, les repoussait avec son épée pour qu'elles lui répondissent chacune à son tour, Etienne résolut d'accepter la première question qui se présenterait à son esprit, et d'écarter toutes les autres pour résoudre la première qui venait. Il lui fallut faire de grands efforts de volonté pour maîtriser son attention au point de la fixer sur un sujet déterminé jusqu'à ce qu'il fût coulé à fond; mais il mit à l'accomplissement de cette opération mentale une persistance opiniâtre qui l'a aidé à fixer ses opinions sur les questions les plus importantes de philosophie morale et d'art. Le lendemain de ces méditations nocturnes, il jetait sur le papier les conclusions telles qu'il avait pu les obtenir, par lui-môme, et avait soin plus tard de les contrôler en consultant les meilleurs auteurs anciens et modernes qui avaient traité les mêmes questions.

Vers ce temps, à la fin de cette année de deuil et de graves études, le hasard fit rencontrer, dans une maison tierce, Etienne et un jeune homme de son âge, Viollet-le- Duc. En se retirant ils continuèrent à s'entretenir sur des questions littéraires qu'ils avaient agitées, et convinrent , de se revoir. Viollet-le-Duc, pourvu d'un emploi au ministère de la guerre, passait ses soirées chez lui à lire les écrivains français, mais plus particulièrement les poètes. Ce goût, loin d'être pour lui un délassement stérile, était au fond l'occasion d'une étude sérieuse qu'il mettait à profit, car il cultivait la poésie avec distinction ; et déjà, plusieurs pièces satiriques élégamment versifiées, faisaient prévoir le succès d'un ouvrage de ce genre qu'il publia bientôt après. Ce jeune poète, froissé aussi par quelques

chagrins de jeunesse, vivait solitaire; le matin à ses fonctions, le soir au milieu d'une bibliothèque déjà curieuse, mais qui l'est devenue bien davantage avec le temps 4. Du même âge, à quelques mois près, qu'Etienne, les humanités de Viollet-le-Duc avaient été, interrompues en 1793. Livré à lui-môme pendant les plus mauvais jours de la première révolution, il avait été forcé, comme tant d'autres, de se raidir contre les difficultés delà vie matérielle. Les temps étant devenus moins durs, il s'était adonné à l'étude des écrivains français; mais au lieu de restreindre ses lectures dans le cercle des auteurs classiques de l'époque de Louis XIV, les ouvrages des prédécesseurs de Corneille et de Malherbe avaient vivement attiré son attention, à ce point qu'il poussa ses investigations jusque parmi les vieilles poésies françaises des xvc, xivf et xiir3 siècles.

La spoliation des grandes bibliothèques des abbayes, des couvents et des riches amateurs, en 4793, avait éparpillé sur les quais de Paris ies livres les plus précieux par leur mérite et leur antiquité, et quelques curieux instruits, tels que Viollet-le-Duc, recueillirent alors, de 1794 à 1800, et achetèrent souvent â vil prix, des livres devenus bien rares et qui se payent aujourd'hui au poids de l'or. Mais cette manie n'importe guère, et ce ne fut pas elle qui poussa Viollet-le-Duc à composer sa bibliothèque; il s'empara des richesses qu'elle contenait; aussi ce littérateur doit-il être mis au nombre de ceux qui les premiers ont réveillé le goût des écrivains et du public sur les origines de la littérature française 2.

1 De cette curieuse bibliothèque dispersée aujourd'hui, il ne reste que l'intéressant et spirituel catalogue qu'en a fait Viollet-le-Duc avant sa mort, sous le titre de : Catalogue des livres composant la bibliothèque poétique de M. Viollet-le-Duc , avec des notes bibliographiques, biographiques et littéraires. Paris, 1843.

2 Roquefort, Raynouard, etc.

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