‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 22 sur 201 · VIOLL ET-LE-DUC PÈRE · texte numérisé non relu

VIOLL ET-LE-DUC PÈRE

Etienne avait bien été averti de l'existence et du mérite des anciens écrivains de la France par M. ftintol, mais il était loin de connaître leur nombre et l'importance de quelques-uns. Viollet-le Duc l'initia dans cette science ; et soit par la conversation, soit parles livres que son nouveau guide lui prêtait, il ne tarda pas, en s'élançant avec son ardeur accoutumée, dans cette voie nouvelle, à combler une lacune importante dans ses connaissances. Les entretiens littéraires entre les deux jeunes gens, devenant toujours plus actifs, le goût et le jugement d'Etienne à l'égard de ces matières s'affermirent d'autant plus, que Viollct-le-Duc ne manquait pas, dès qu'il avait achevé quelque pièce de vers, de la soumettre à Etienne. A force de parler de vers, d'en entendre lire et d'en faire l'examen critique, l'idée lui vint d'en composer aussi. Ce goût, qui s'était manifesté chez lui au collège, à Meudon et à l'école de David, devint plus vif cette fois, et le jeune peintre se mit à rimer, maladie dont il tira cependant quelques fruits, car la résolution des difficultés de la versification est certainement un des exercices préparatoires les plus utiles, pour écrire en prose.

Le talent poétique de Viollct-le-Duc ne tarda pas à se développer et même à se produire avec éclat. Son Nouvel art poétique, satire ingénieuse, écrite avec élégance et pureté, lui attira, en 1809, les éloges des hommes de lettres distingués en ce temps, et le public joignit son suffrage aux leurs. Deux ans après parut, du même auteur, une autre satire sous le titre du Retour d'Apollon, ayant à peu près les mêmes qualités que la première. Mais dans l'intervalle de la publication de ces deux pièces de vers, il s'était opéré un changement notable dans le goût. A l'autorité encore puissante de certains écrivains en 1809, ne reconnaissant que les lois dictées par Boileau, avait succédé, dès 1811, une école nouvelle formée

par les ouvrages de Chateaubriand, et dont la théorie se développait à la faveur des opinions et des écrits de madame de Staël. En ces deux années, tout changea en matière de goût; et les jeunes générations tournant le dos au Parnasse, se portèrent avec passion vers FOreb et le Sinai, ce qui fut cause du peu de succès du Retour d'Apollon,

L'intérêt qu'Etienne prenait à la réussite des ouvrages do Viollet-le-Duc, le fit réfléchir sur les causes de la chance du succès si inégale des deux satires de ce jeune poète, et il les trouva en remontant le cours des quarante années littéraires qui venaient de s'écouler.

Depuis la mort de Voltaire jusqu'en 1800, l'empire exercé par ce grand écrivain sur toutes les branches de la littérature, étant divisé, les différents genres devinrent aulant de domaines particuliers échus à quelques hommes de mérite dont le souvenir s'affaiblit cependant tous les jours.

Celui qui a laissé le nom et l'ouvrage les plus populaires, est l'auteur de Paul et Virginie, Bernardin de Saint-Pierre, relevant de Fénelon et de J.-J. Rousseau et précurseur de Chateaubriand.

Des écrivains en vers, le plus spirituel est Andrieux, auteur de comédies, de contes agréables, et professeur distingué de littérature française. Sa qualité dominante n'est pas l'invention, mais il est toujours piquant. Son originalité est douce, mais de bon aloi, son style élégant et pur. Dans les écrits gracieux de ce littérateur, rien n'indique môme la velléité d'innover. Sa modeste ambition se borne à se laisser aller à l'impulsion donnée aux lettres pendant le siècle de Louis XIV et dont Voltaire avait prolongé la durée.

Plus téméraire quoique peu inventif, Marie-Joseph Chénier, défenseur rigide des grands principes de l'art

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