‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 23 sur 201 · M.-J. CHENIER · texte numérisé non relu

M.-J. CHENIER

d'écrire, admit, en s'autorisant de l'exemple de Voltaire, Tintroduction de quelques nouveautés sur le Théàtro- Français; celle entre autres des sujets modernes. Plein de celte idée et poussé d'ailleurs par les vents orageux de la première révolution, il fit représenter sa tragédie de Charles IX en 1789 et Fénelon en 1793 Ces ouvrages, faibles, ne durent leur succès passager qu'à la violence des passions politiques qu'ils excitaient; et la représentation n'en serait plus supportable, tant ils sont farcis de lieux communs philosophiques et révolutionnaires. La tragédie de Tibère, dont la publication n'eut lieu qu'en 1816, cinq ans après la mort de Chénier, est un de ses meilleurs ouvrages dramatiques, surtout en le considérant sous le rapport du style; car ainsi que toutes les pièces de théâtre de cet écrivain, cette œuvre posthume manque de vie, d'aisance, et les opinions personnelles de l'écrivain remplacent trop souvent celles que devraient avoir les personnages. Aussi les véritables litres de gloire de M.-J. Chénier sont-ils son Épitre à Voltaire, le Discours sur la calomnie, et quelques satires où, parlant en son nom et animé par ses propres passions, sa pensée et son style se sont assouplis et ont pris une véritable élévation.

Un peu avant ce temps, un autre poète dramatique avait fait de son côté des efforls pour jeter de la variété sur la scène française. Dès 1769, Ducis qui hérita bientôt après du fauteuil académique qu'avait occupé Voltaire, fit représenter Hamlet, en donnant son ouvrage comme une imitation de l'anglais. Macbeth, et plusieurs autres pièces de Shakespeare obtinrent aussi les honneurs de la

* C'est dans le rôle de d'EImance de cette tragédie, que le fameux acteur Talma s'attira les applaudissements du public pour la première fois.

représentation, mais sans rester longtemps au répertoire. Ducis, qu'Etienne eut l'occasion de voir fréquemment chez le peintre L. David, ne savait pas un mot d'anglais, et arrangeait les drames de Shakspeare à l'aide de la traduction de Leloui neur. Outre ce voile peu transparent à travers lequel Ducis s'efforçait de distinguer son modèle, les exigences rigoureuses de la scène française à cette époque lui imposaient la nécessité de dissimuler, de rejeter même souvent les beautés les plus saillantes des drames anglais. Aujourd'hui que ces ouvrages étudiés dans la langue originale, sont mieux connus, et que nos goûts se sont pliés aux combinaisons dramatiques les plus hardies du poète de la Grande-Bretagne, les imitations de Ducis paraissent, comme elles le sont en effet, bien timides, bien pâles. Cependant, en se reportant à quatre-vingt-dix ans en arrière, elles prennent alors l'importance d'une innovation. En effet, c'est à partir de la fin du xvme siècle, quand Talrna, par la puissance de son talent, fit ressortir ce qu'il y avait encore de si profondément tragique dans les imitations d'IJam/et et de Macbeth, que le public commença à admettre franchement la substitution des sujets modernes à ceux tirés de l'antiquité. Ducis, dont le talent était naturellemnut classique et imitateur, comme il l'a prouvé par la composition de ses deux OEdipeSy sentit toutefois un certain besoin d'être une fois lui-même, et écrivit sa dernière et sa meilleure tragédie, Abufar. Ce poète de talent a donc droit à être inscrit ;m nombre des novateurs, puisque avec de grandes précautions, il est vrai, il a contribué chez nous à initier les hommes de lettres et le public à la connaissance de ce Shakspeare, qu'avant lui on ne regardait encore que comme un poète sauvage.

Cette voie nouvelle, ouverte aux écrivains dramatiques, n'échappa point à la sagacité du jeune Ncpomucène Le-

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