‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 24 sur 201 · DU GIS. — SHAKSPEARE · texte numérisé non relu

DU GIS. — SHAKSPEARE

mercier qui, plus entreprenant, plus original surtout que M.-J. Chénier, et dédaignant le système d'imitation de Ducis, travailla sur son propre fonds et acheva deux pièces de théâtre qui, au jugement de quelques-uns, pas sent pour supérieures à celles que le romantisme a fait produire il y a une vingtaine d'années.

Quant aux écrivains français disposés à composer des poèmes, ils ont toujours joui d'une assez grande liberté. Autorisés par les exemples variés donnés par Dante, Boyardo, Arioste, Tasse etMilton, quel que fût le caractère de leur sujet, sérieux, plaisant ou romanesque, ils n'ont jamais été assujettis chez nous à des lois aussi rigides que celles qui enchaînent les auteurs dramatiques. Aussi toutes les innovations littéraires tentées depuis le quinzième siècle, ont-elles eu pour objet principal d'affranchir le théâtre des formes léguées par l'antiquité. Sans remonter au delà de R. Garnier qui, depuis le règne de Charles IX jusqu'à celui d'Henri IV, a parodié en vers, les tragédies de Senèque, ce poète sentit tout à coup le besoin de traiter des sujets plus nouveaux, et composa la tragi-comédie de Bradamante. Depuis, quoique par intermittence, on n'a plus cessé d'obéir à cette impulsion; les deux premiers grands poètes dramatiques qui ont ouvert le siècle de Louis XIV, Pierre Corneille et Rotrou, l'un en composant leCid, Polyeucte elNicomfoie, l'autre Vinceslasel SaitU- Géncst, ont été entraînés à prendre pour éléments de ces drames les croyances et les mœurs des temps modernes et à y entremêler des scènes tantôt tragiques, tantôt comiques.

Cette disposition, chez les écrivains dramatiques de la France, à la plus grande époque de notre littérature, n'a peut-être pas été observée avec assez d'attention. Elle trahit évidemment un besoin intellectuel qui se réveille de temps en temps; et après le règne splendide et pur de

l'élégant Racine qui n'abandonna la musc grecque que pour produire son chef-d'œuvre le plus original, Athalie, apparaît Voltaire traitant de nouveau des sujets modernes et même chrétiens.

Tout en obéissant à ce vieil instinct, il a manqué à Népomucène Lemercier pour s'avancer dans cette voie, outre la qualité de grand écrivain, une disposition aux sentiments religieux. Toutefois, en rejetant en partie ces défauts sur le bouleversement des idées de tout genre qui eut lieu de son temps, les efforts de cet homme ont été assez grands et quelques-uns de ses ouvrages sont empreints d'une originalité assez franche, pour que son nom soit modestement inscrit à la suite de ceux de nos grands poètes dramatiques.

Mais dans le même temps que Ducis, Chénier et N. Lemercier tentaient péniblement des voies nouvelles pour leur art, un poète ou plutôt un spirituel et très-élégant versificateur, l'obbé Delille, régnait souverainement sur le Parnasse français. Devenu célèbre.dès 1769 par sa traduction des Géorgiques de Virgile et par son poëme des Jardins, il ne cessa plus de faire des vers sur tous les sujets, jusqu'en l'année de sa mort, 1813, où il travaillait encore à un poëme de la Vieillesse, disant avec ce genre de gaieté si commun chez les hommes du xvme siècle, qu'il était plein de son sujet. Or il faut remonter jusqu'aux poètes alexandrins, pour retrouver l'art qu'eut Delille de composer des vers bien tournés sur des sujets insaisissables. La Pitié, l'Imagination, les trois Règnes de la nature, pour ne citer que les ouvrages où il a mis le plus du sien, ressemblent assez à des vitrines où sont exposés des bijoux en strass supérieurement montés, mais dont la valeur est très-inférieure à l'éclat. Néanmoins cette espèce de poésie excita un enthousiasme extraordinaire chez les gens du monde et même parmi un grand nombre d'hom-

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