J. DELILLE
mes de lettres. Le genre descriptif prévalut sur tous les autres , et les imitateurs de Delille pullulèrent indéfiniment *.
Le règne de ces versificateurs devait cependant avoir un ternie. Un jeune homme, exilé volontaire, avait rassemblé dans les solitudes du nouveau monde, les éléments d'une poétique destinée à ruiner celle de Delille et de ses copistes. Vers 1800, Chateaubriand, rentré en France avec la composition à peu près terminée du Génie du christianisme, publia, pour sonder le goût du public, l'épisode d'Atala. L'apparition de ceroman-poëme fit grand bruit, il fut dévoré par toutes les classes de lecteurs avec une espèce de fureur. Les jeunes gens surtout, dont le "goût avait déjà été modifié par la lecture d'ouvrages traduits de l'anglais et de l'allemand, se trouvèrent préparés à accepter les images nouvelles, les hardiesses de style qui se trouvaient dans le roman dM ta/a, en sorte que l'ouvrage eut un succès de vogue.
Bientôt après parut2 le Génie du christianisme. Cette fois le succès de Chateaubriand devint tout à fait populaire. Non-seulement on lui donna la palme comme écrivain, mais on attribua, non sans raison, à son livre le mérite d'avoir contribué à la réhabilitation des beautés graves et touchantes du christianisme. Toutefois du milieu de cette ovation presque universelle, s'élevèrent des critiques des deux points opposés. Les unes furent lancées avec amertume par les littérateurs voltairiens, les autres plus sincères émanèrent du clergé.
Cependant l'élude de la philosophie écossaise avait déjà
1 Voici les noms des plus célèbres et les titres de leurs ouvrages : Castel, tes Fleurs; Lalanne, le Potager; Michaud, le Printemps [d'un proscrit ; Esmenard, la Navigation; Gudin, l'Astronomie; Campcnon, Y Homme des champs.
fait revenir beaucoup d'esprits au spiritualisme, lorsque parurent les Martyrs *. La cause du christianisme était à peu près gagnée, aussi le nouveau livre, accepté comme ouvrage d'imagination, donna-t-il principalement lieu à des critiques littéraires.
Le célèbre écrivain, ayant brillamment exposé sa théorie poétique dans son premier ouvrage voulut en faire l'application dans le second. Opposer les croyances fausses, les cérémonies vaines, les habitudes relâchées de la vie des païens, à la foi, -aux rites et aux mœurs sévères des chrétiens, dans l'idée de faire ressortir, en tous points, l'excellence de la religion chrétienne, tel fut le problème que Chateaubriand s'était donné à résoudre. Dans un ouvrage purement dogmatique, rien n'eût été plus facile que de démontrer cette supériorité; mais il ne pouvait en être ainsi dans une composition poétique, où la réalité vive et brillante, l'emporte toujours sur les spéculations du spiritualisme le plus épuré. L'espoir qu'eut l'auteur des Martyrs de trouver dans la vie des chrétiens les ressources d'une mise en scène aussi animée, aussi pittoresque que dans celle des païens, fut donc en grande partie déçu, et cette fois encore il encourut les critiques des partisans de la philosophie du xvme siècle et du clergé.
Mais quelque fondées que fussent ces observations isolées, leur retentissement fut étouffé par celui des louanges enthousiastes. L'histoire des premiers temps du christianisme et des hommes qui ont affermi l'Eglise par leur mâle éloquence et au prix de leur sang , sinon complètement inconnue des jeunes générations d'alors, ne leur avait été présentée que sous des formes sèches et parfois repoussantes. Chateaubriand rendit à celte grande époque une partie de sa grandeur et de son éclat; aussi la lecture
des Martyrs fit-elle jaillir tout a coup une nouvelle série d'idées, de sentiments et d'images qui s'imprimèrent fortement dans l'imagination des jeunes gens, et déterminèrent une révolution instantanée dans leur esprit. Son résultat immédiat a été de faire reconnaître le vide de cette poésie descriptive dont la vogue avait tant duré, espèce de ballon aérien dont le dehors orné de mille couleurs, tient l'attention en arrêt, sans bénéfice pour l'intelligence et le cœur. Mais ce qui est plus grave, elle fut la cause première d'un changement complet de goût en littérature. L'admiration respectueuse pour l'antiquité restée ferme jusque-là, fut sensiblement affaiblie par le rejet presque absolu de la mythologie grecque qui, pendant six siècles, avait été considérée par les écrivains comme un arsenal neutre, destiné à fournir les personnages et , les accessoires poétiques les plus propres à faire valoir leurs compositions. Mais comme à tous ceux qui donnent l'idée des réformes les plus utiles, il est arrivé à Chateaubriand de voir ses opinions littéraires dépassées par ses admirateurs qui ont fait une révolution radicale, en rasant le Parnasse après en avoir chassé Apollon et les muses.
C'est en 1811, précisément lorsque cette proscription commençait à devenir menaçante, que Vioilet-le-Duc, impuissant il est vrai à en arrêter les effets, eut cependant l'idée de les signaler. Plein de confiance encore en la faveur publique que lui avait fait obtenir son nouvel Art poétique, il oublia que le succès de ce premier ouvrage était en partie résulté de la critique line et mordante dirigée contre les poêles de l'école descriptive dont les productions commençaient à lasser le public. En les attaquant dans sa satire pleine d'esprit et de verve, il avait gagné le suffrage des gens de goût et en particulier de la jeunesse. Mais lorsqu'en 1811, au moment où commençait la déroute des dieux de l'Olympe, l'auteur du nouvel
Art poétique, quittant le ton de l'ironie pour en prendre un plus élevé dans sa nouvelle satire, mit ses arrêts dans la bouche d'Apollon lui-même, le public qui déjà ne reconnaissait plus la divinité de ce personnage, n'eut point foi aux paroles de celui qui se donnait pour son interprète. En vain le poëte satirique annonça le Retour d'Apollon au Parnasse après une absence dont les poètes avaient profité pour se livrer à tous les écarts de leur imagination ; on ne s'émut pas de la colère du Dieu s'efforçant de rentrer dans son domaine et d'y rétablir l'harmonie en chassant les novateurs qui avaient dénaturé leur art; tout cet ordre d'idées n'était plus accepté, et le crépuscule du romantisme apparaissait.
Quoique l'objet principal de ces souvenirs soit d'indiquer les vicissitudes qu'ont éprouvées les goûts littéraires en France, la présence indispensable de celui qui les retrace et la double carrière où il s'est trouvé engagé, lui feront sans doute pardonner l'aperçu rapide qu'il va donner de ses travaux en peinture. Après ses éludes chez L. David, Etienne, de 1802 à 1804, acheva plusieurs tableaux qu'il ne montra qu'à son maître, à ses amis à et sis condisciples. Ses premiers ouvrages qui eurent une destination, consistèrent en quatre tableaux représentant les travaux pendant les différentes saisons, entourés d'arabesques, composés pour décorer la salle à manger d'une maisonde campagne. Après ces peintures, achevées en 1805,