LES DAMES DE MEU DON
calme dans l'âme d'Éli<knne. La vérité est qu'il n'éprouva aucun embarras lorsqu'il se retrouva avec les amis de Meudon. La mère des jeunes dames se garda bien de faire môme allusion à la longue absence d'Élienne; elle se montra bonne et gracieuse envers lui comme si elle l'eût vu la veille. Madame Bertin-Devaux suivit l'exemple de sa mère, et madame Massé, dès que les premières politesses eurent été faites de part et d'autre, s'empara du bras d'Étienne en le priant de lui faire faire un tour dans le jardin pour prendre l'air. Tout ce qu'une femme bonne et spirituelle peut trouver d'aimable et de gracieux à dire pendant une pareille promenade, fut mis en usage par la jeune dame afin de calmer l'émotion intérieure qu'elle sentait bien que son conducteur devait éprouver. Elle se montra toute gaie, rappelant les enfantillages de Meudon, les éternelles conversations de l'allée d'en bas, les fous rires qui s'emparaient des trois amis dans le salon, pendant qu'on faisait la lecture du journal du soir, et la punition qu'on leur infligeait en les renvoyant dans la salle à manger. Puis elle lui parla de son fils, de la gentillesse duquel Etienne put lui faire compliment, car depuis la naissance de cet enfant il l'avait plus d'une fois caressé dans les bras de .sa nourrice, devant la porte de la maison de sa mère. Pendant le cours de cet entretien, Etienne considérait avec une curiosité attentive cette jeune femme qu'il trouva quelque peu grandie. L'aisance d'une personne mariée depuis dix ans, dérangeait aussi les souvenirs qu'il avait conservés de la jeune fille; la différence de sa coiffure, de la forme des vêtements depuis le Directoire jusqu'à la cinquième année de l'empire, en faisait une autre personne dont il n'était resté d'intact que le charme de son regard et desa voix. Au résultat, pendant cette entrevue, il s'établit entre les deux promeneurs, une amitié nouvelle, très-sincère et très-solide, mais d'une nature d'au-
tant plus différente de l'ancienne, qu'Etienne, loin d'être libre comme en 1797, était alors très -préoccupé du projet d'une union sérieuse que des obstacles insurmontables ne lui permirent pas de réaliser.
Rentrés au salon, madame Massé et Etienne furent accueillis par la société, avec un sourire de satisfaction générale qui acheva de faire rentrer le calme dans l'âme du jeune homme qui, se plaçuntentre madame Bertin-Devaux et sa mère, leur témoigna la joie profonde qu'il éprouvait de les revoir. Les souvenirs de Meudon ne furent pas omis, comme on le pense bien, et servirent de matière à la conversation pendant presque toule cette journée.
Berlin-Devaux , dont la tenue était habituellement raide et l'expression dédaigneuse, parla cependant avec bienveillance à Etienne qu'il félicita, en peu de mots, sur le succès qu'il avait obtenu par ses ouvrages exposés au Louvre; mais il mil plus d'insistance en l'interrogeant sur ses goûts littéraires et sur les perfectionnements qu'il avait pu apporter à ses éludes; questions qu'il lui adressait souvent à l'époque où il prétondait à la main de celle qui était devenue sa femme. Ils firent, en conversant sur ce sujet, une assez longue promenade dans le jardin, à là suite de laquelle Bertin-Devaux insista très-amicalement pour faire promettre à Etienne qu'il viendrait le voir à Paris.
De retour à la ville, Etienne lit ses visites de politesse
à madame M , à ses deux filles et à Bertin-Devaux
de qui il ne tarda pas à recevoir une invitation à dîner. A ce repas Étienne se trouva au milieu d'un monde qu'il n'avait qu'entrevu il y avait plus de neuf ans, et avec lequel il allait se. trouver mêlé plus intimement. C'était outre les deux Berlin, propriétaires et directeurs du Jour nal des Débats, les premiers écrivains qui prirent part à sa rédaction : l'abbé Geoffroy, l'abbé Féletz, Dussault,
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Mély Janin, Malte-Brun, Planche, Boissonade et Boutard, beau- frère de Berlin aîné.
itertin-Devaux habitait alors un petit hôtel élégant de la rue Hauteville, où cet homme, dont l'esprit toujours actif et roulant sans cesse des projets nouveaux, avait ou l'idée d'établir une maison de banque qu'il ne tint qu'assez peu de temps. Devaux avait naturellement du goût pour le faste, et les jours de grandes invitations, la table était splendidement servie. A ce dîner assistaient trois dames seulement, la maîtresse de la maison, sa mère et sa sœur. Quant aux hommes, c'étaient les deux frères Berlin et la plupart des écrivains qui ont déjà été nommés. Les banquets donnés par les Bertin étaient renommés à juste titre, et par leur excellence et par la gaicl' qui y régnait. En effet à celui auquel assistait Etienne, on mangea beaucoup, on but de môme, et pendant sa durée, la plupart des convives, doués de voix de stentor, ne cessèrent de parler en criant tous à la fois. Etienne, chez qui l'organe de la voix a toujours été faible, et qui en sa qualité de nouvel invité, devait se tenir sur la réserve, garda presque constamment le silence, tout occupé d'ailleurs d'observer l'exubérance de vie et la gaieté intarissable de la plupart des convives.
La célébrité que s'était acquise Geoffroy par ses feuilletons, lit d'abord porter l'attention d'Étienne sur ce personnage qu'il n'avait jamais vu. C'était un gros homme dont la figure était insignifiante et la personne assez mal tenue ; rien sur sa physionomie n'indiquait la finesse de son ( sprit; et une insouciance cynique pour tout ce qui l'entourait, trahissait en lui l'insolence d'un vieil enfant gâté qui abuse du besoin qu'il sent qu'on a de lui. En effet on avait un soin particulier de ce personnage, et en raison de sa gourmandise bien connue, lorsqu'on l'invitait à dîner, on avait soin de charger spécialement un
domestique de lui offrir de tous les mets dont aucun ne passait impunément devant lui. A ce dîner, Etienne ne lui entendit proférer que quelques paroles et entre autres celles-ci qu'il adressa à l'un de .ses voisins : « Vous ne saurez jamais dîner, vous mangez trop vite. »
L'abbé Féletz, au contraire, avait la politesse et toutes les grâces d'un homme du monde dont l'esprit naturel a été réglé par une excellente éducation et de bonnes études. Fin littérateur, causeur extrêmement spirituel, conteur d'anecdotes toujours piquantes et curieuses, ne craignant pas d'aborder les sujets les plus légers qu'il avait l'art de faire entendre, même aux dames, sans blesser leur susceptibilité, Féletz était l'heureux et parfait modèle des abbés ■qui brillaient au milieu de l'ancienne société française, dont il avait conservé les traditions. Mais sous ces formes légères, il était facile de reconnaître combien le caractère de cet homme était solide, loyal et ferme. Attaché par conviction aux principes de l'ancienne monarchie, il était l'un des rédacteurs des/Je/yaf.yqui, bien qu'avecdes formes polies et toutes littéraires, faisait l'opposition la plus constante et la plus active à l;i révolution de 1789 et à l'Empire, qui en était un des résultats. La physionomie de cet homme si doux, naturellement si gai même, devenait sombre et presque menaçante lorsque dans la conversation on faisait allusion à quelque circonstance terrible de l'époque de la Terreur. Il ne pouvait en être autrement : son frère, émigré en Angleterre, avait fait partie de l'expédition de Quiberon, à la suite de laquelle il avait été impitoyablement fusillé avec tant d'autres gentilshommes français.
Les caractères et les talents des rédacleurs, singulièrement variés, donnaient de l'originalité aux productions de ces écrivains auxquels les deux frères Berlin laissaient d'ailleurs une grande liberté. Après des articles fins et délicats de Felelz, par exemple, on lisait des discussions sa-