DUSSAULT. — BOISSONADE
vantes du docteur Planche, auteur d'un dictionnaire grec, brave homme qui, quoique admis souvent dans un monde choisi, n'a jamais pu se débarrasser de ses habitudes de collège, ni restreindre sa gloutonnerie à table. Il ne traitait guère que les matières relatives à l'enseignement. Pour tout ce qui avait trait à la haute littérature grecque, c'était le domaine de Boissonade, jeune encore à l'époque de ce dîner, et qui bien que très-savant helléniste, joignait aux habitudes d'une politesse exquise, celles d'un élégant, d'un beau de ce temps. Le goût d'Étienne pour la littérature grecque et la connaissance de la statuaire antique que ses études d'artiste lui avaient fait acquérir, devinrent en ce jour l'objet d'une intéressante conversation entre Boissonade et lui ; entretien que le jeune peintre désirait bien de voir renouveler, mais que la retraite subite du savant loin du monde, ne rendit plus possible.
Dussault, l'un des premiers rédacleurs qu'avaient choisis les frères Bertin, était un des convives. Elevé au collège Sainte-Barbe où il avait fait de fortes études, il s'était si exclusivement nourri des chefs-d'œuvre de l'antiquité grecque et latine, qu'il devenait presque furieux lorsqu'on prononçait devant lui les noms de Dante, de Shakspeare et de Goethe dont les ouvrages avaient commencé à être lus et admirés en France, au commencement de notre siècle. Littérateur, publiciste et critique fort habile d'ailleurs, après avoir travaillé à V Orateur du Peuple, sous la direction de Fréron au moment de la réaction causée par la chute de Robespierre, Dussault écrivit dans le Véridique, où ses hardiesses contre le gouvernement d'alors le firent condamner à la déportation au 18 fructictor an v (1796). Ce ne fut donc qu'après le 18 brumaire an vm (1799), qu'il prit part à la collaboration du Journal des Débats, théâtre nouveau où-il se rendit célèbre et redoutable, par ses critiques impitoyables dirigées contre les
jeunes écrivains qui s'efforçaient à cette époque d'ouvrir des voies nouvelles à la littérature française. Le roman (VAtala surtout, malgré sa vogue populaire, fut l'objet des remarques les plus sévères de Dussault qui, de ce moment, devint l'effroi de ceux qui se mêlaient d'écrire en prose ou en vers, ou de traduire les auteurs anciens.
A table et pendant la soirée se trouvait encore Mély Janin qui, plus tard, sous la Restauration, fit représenter et vit applaudir au Théâtre-Français une pièce intitulée Louis XL Mély Janin était un aimable homme, brun de visage, mais fort beau garçon, ayant habituellement une expression très-grave bien qu'au fond il fût assez insouciant, quelque peu léger et fort 'paresseux. Il était de ces gens qui ne pardonnent pas à la fortune de ne les avoir pas fait naître au sein de l'opulence, et c'était en s'appuyant sur cette rancune qu'il vivait dans l'insouciance de l'avenir comme s'il eût été riche. Réputé un beau en ce temps, jamais i! n'a voulu croire, comme Etienne le lui disait souvent lorsqu'ils furent liés, que sa belle chevelure noire blanchirait et qu'il ne fallait pas attendre que l'on fût vieux pour cesser de faire le jeune, avis dont il n'a jamais voulu profiter1.
Au milieu de ces convives si animés, si vivants, la figure grave et en apparence impassible de Malte-Brun, présentait un contraste frappant. La grosse téte de ce savant danois, ses longs cheveux blanchis avant l'âge, ainsi que l'immobilité de sa physionomie et de toute sa personne, lui donnaient l'air d'une statue autour de laquelle se célèbre une bacchanale. Vers 1 800, Malte-Brun, dont les poésies en danois passent pour très-belles, était venu s'établir à Paris à la suite d'une condamnation au bannissement per-
1 Vers 1816, il cessa d'écrire dans les Débats et devint rédacteur en chef de la Quotidienne, journal ultra-royaliste.