‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 3 sur 201 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

essentiellement littéraire qui s'était maintenue telle sous la Restauration, se modifie pendant le règne de Louis- Philippe; la politique domine impérieusement la littérature, et le chemin de la tribune devient aussi celui de l'Académie.

Dans l'ensemble de ces souvenirs, apparaît sous mille formes différentes, le défaut d'unité dans les institutions sociales, causé par le choc incessant, de systèmes opposés en politique, en philosophie et môme en religion. Quanta la littérature qui est le miroir où les opinions des hommes viennent se réfléchir, elle a nécessairement reproduit la confusion excessive des idées émises depuis 4789 jusqu'à nos jours; or c'est ce conflit de systèmes dont Etienne, dans ce dernier ouvrage, s'est efforcé de donner une idée.

Dans ces derniers souvenirs comme dans ses premiers, publiés il y a cinq ans, Etienne n'apparaîtra que lorsque son intervention sera indispensable pour donner plus de vérité au récit des événements dont il a été témoin et de vie aux personnages avec lesquels il a été en relation.

DE

Au mois de mai 1 789, Etienne, âgé de huit ans, était confié aux soins de Savouré dont la pension relevait du collège de Lizieux où le jeune enfant devait achever ses études. Les grands événements de la Révolution rendirent l'exécution de ce dernier projet impossible. Au commencement de 4793, les collèges ayant été supprimés, les idées révolutionnaires s'étant môme introduites jusque dans le sein des institutions particulières, Etienne rentra sous le toit paternel, n'ayant fait que sa sixième au collège, mais ayant achevé sa quatrième chez Savouré.

Les fureurs révolutionnaires croissaient de jour en jour, lorsque Etienne rentra chez son père. La maison, comme celle de presque tous les habitants de Paris, était triste; et les parents d'Etienne ne voyaient pas sans inquiétude leur jeune fils privé tout à coup d'instruction, passant ses

jours sans la surveillance incessant*! d'un maître. Etienne, quoique vif et ardent, jie donna cependant pas à ses parents de graves sujets de plaintes en ces tristes jours; il leur portait une tendresse pleine de respect, et la société de ses deux sœurs qu'il a toujours chéries tant qu'elles ont vécu, adoucissait déjà ce qu'il avait d'emporté et de capricieux dans le caractère.

Pendant la durée de la Terreur, Etienne, quant à ce qui touchait à ses occupations, fut totalement livré à luimême. Il satisfaisait sa passion dominante alors, en copiant indifféremment les dessins et les gravures de toute espèce qui lui tombaient sous la main. Toute étude sérieuse d'ailleurs était mise de côté ; et non-seulement il ne pensait plus au latin, mais il ne s'occupait pas régulièrement du français.

Le père d'Éiienne, architecte, avait, môme en 1793, d'importants travaux à surveiller, conséquemment peu de loisirs. Quoique son éducation eût été négligée, un instinct naturel le portait à se rapprocher des personnes qui, par leur conversation, pouvaient le mettre au courant des connaissances qu'il n'avait pu acquérir dans sa jeunesse. Né en 1733, enfant du xviii0 siècle, il avait quelques-uns des goûts généralement répandus à cette époque. Il aimait la géométrie, parlait de physique qu'il avait étudiée sous l'abbé Nollet, et d'histoire naturelle à laquelle son ami Valmont de Bomare l avait initié. Quant à la littérature proprement dite, il ne s'en occupait guère et avait presque du mépris pour la poésie.

Dans son cabinet était un petit corps de bibliothèque toujours ouvert, d'où ses enfants pouvaient prendre des livres à leur choix. Or voici le catalogue de ceux qui se trouvèrent à la disposition du jeune Étienne : c'était d'abord ['Encyclopédie, les Œuvres de J.-J. Rousseau et de Montesquieu ; puis la Recherche de la Vérité du père

ENFANCE D'ÉTIËNNE 7

Mnllebranche, la Physique de l'abbé Nollet, le Dictionnaire d'histoire naturelle de ValmontdeBomare, "ne traduction des Métamorphoses d'Ovide, les Caractères de Labruyère,un seul poème, la traduction du Paradis perdu de Milton, et enfin les Œuvres de J. Racine qui appartenaient à la mère d'Etienne.

Pendant cette triste époque, la famille d'Étienne ne résidait pas constamment à Paris. A la fin de Tannée 1791 , le père d'Étienne et l'un de ses amis avaient réuni les fonds dont ils pouvaient disposer, pour acheter en commun une maison de campagne à Meudon. Ce fut là où les deux familles, qui voyaient l'orage révolutionnaire grossir incessamment, se proposaient de se retirer pour vivre ignorées s'il était possible, ou au moins dans l'idée peu prudente de se soustraire, si près de Paris, aux persécutions déjà menaçantes du gouvernement républicain. On faisait donc de temps en temps des voyages à la campagne, et ordinairement on s'éloignait de Paris lorsque 1 agitation de la ville faisait pressentir quelque catastrophe terrible. Peu de jours avant les massacres du 2 septembre, le 24 août 1792, toute la famille occupant une voiture de place, se dirigeait vers la barrière de Sèvres pour gagner Meudon, lorsque arrivée sur la place du Carrousel, la voiture fut obligée d'aller au petit pas afin de ne fendre qu'avec précaution la foule du peuple qui y était rassemblée.

L'cchafaud était dressé devant le palais des Tuileries, et Ton attendait le condamné qui devait être exécuté, M. Delaporte, intendant de la liste civile du roi Louis XVI. Le père d'Étienne voulant éviter à sa famille le spectacle d'un supplice sanglant, sollicita le cocher pour qu'il marchât plus vite ; mais l'épaisseur et l'immobilité de la foule s'y opposait. Cependant le bonheur voulut que le cortège funèbre tardât assez pour que Ton pût atteindre le guichet du Louvre et le quai d'où la voiture put s'avancer plus

librement et sauver aux voyageurs la vue du spectacle que la foule attendait impatiemment.

La maison deMeudon, qui existe encore, est d'une belle apparence, et dans le parc il y avait, à l'époque de la première révolution, un immense groupe de chênes séculaires dont les ombrages rappelaient ceux des plus majestueuses forêts. En arrivant dans ce lieu où régnait le silence solennel de la fin d'une soirée d'été, il semblait en se reportant aux horreurs dont on venait d'être témoin et à celles plus affreuses encore que l'on prévoyait, que Ton était transporté à mille lieues de Paris, tant le contraste du calme de la nature et des affreux désordres de la ville était frappant.

Mais cette illusion dura peu, et si l'on évita les massacres de Paris , le petit village de Meudon eut sa part de ceux de Versailles. Comme la famille d'Etienne était rassemblée sur l'une des terrasses de la maison donnant sur la grande rue *, on vit s'avancer vers le village une vingtaine d'hommes et de femmes , la lie du pays. Tous, ivres de vin et de carnage, revenaient triomphants de Versailles où ils avaient été prêter la main aux assassins des prisonniers d'Orléans, au nombre desquels était M. de Brissac. Les uns portaient les lambeaux d'habits de leurs victimes, d'autres élevaient des piques aux fers desquelles étaient fixées des mains, des oreilles ensanglantées. En passant sous la terrasse de la maison, ils brandirent leurs affreux trophées avec des ricanements mêlés de menaces, et cette troupe de cannibales alla compléter ses orgies dans les cabarets du lieu.

Ces détails sont affreux; mais il fallait les faire connaître afin que l'on pût juger de la position cruelle de presque tous les parents qui, à cette époque, outre leurs

Le 8 septembre 1792.

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