LA TERREUR
inquiétudes personnelles causées par la crainte de perdre la liberté et môme la vie, avaient encore la douleur de se sentir dans l'impossibilité de donner une éducation suivie et une instruction suffisante à leurs enfanls. Point d'églises, point d'écoles, point de voisinage ni de sociélé possible; le pain mauvais et cher, toutes les choses nécessaires à la vie matérielle hors de prix ; telles furent les circonstances au milieu desquelles presque tous les contemporains d'Étienne ont vécu jusqu'à l'âge de douze ou treize ans, et d'où il a fallu se tirer pour devenir, plus tard, un homme acceptable.
Quoique les deux années qui suivirent le règne de la Terreur aient encore été bien agitées et fort tristes, quand on les comparait à la précédente on se trouvait presque heureux. La vie des citoyens n'étant plus continuellement menacée, on pouvait vaquer , sans trop d'inquiétudes , aux affaires du dehors ; le calme commençait à renaître dans le sein'des familles, et l'on pensait à S'occuper avec plus de suite des soins de tous genres que réclamait la jeunesse. Toutefois le désordre avait pénétré si profondément dans toutes les habitudes de la vie, qu'il fallut bien du temps pour que l'on y rétablît de la régularité. Il faut l'avouer , parmi les causes de la prolongation de ce trouble, le bien-être comparatif où se retrouva subitement la société après la chute de Robespierre, ne fut pas la moins puissante. La certitude , en quelque sorte nouvette alors , de ne pas avoir la tête tranchée le jour même, ou le lendemain ; la faculté que l'on avait recouvrée de faire un projet qui ne pouvait être réalisé qu'à huit ou quinze jours de distance, et enfin le repos du corps et de l'esprit devenu indispensable après les inquiétudes et les insommies continuelles éprouvées pendant plus d'une année , avaient plongé presque tout le monde dans une espèce de somnolence qui avait son charme. On n'en était
pas encore à manifester, comme sous le Directoire, cette passion effrénée pour les distractions et les plaisirs; mais on jouissait avec délices de l'existence , qui n'était plus incessamment menacée.
C'est môme à cette époque que se rattache le développement du goût de la vie de campagne, parmi les personnes de la classe moyenne en France. Les émeutes, les massacres, les supplices journaliers, le retentissement des discussions orageuses qui avaient lieu dans les clubs, à la Convention et jusque dans les rues; toutes les tempêtes révolutionnaires dont Paris était particulièrement le théâtre, en avaient rendu le séjour tellement intolérable, que pour peu que l'on eût quelques fonds disponibles , on cherchait à s'assurer un asile, une retraite où l'on pût goûter en paix quelque repos au milieu des champs et des bois.
La famille d'Étienne habitait donc la maison de Meudon le plus souvent qu'il était possible. #Elle y demeura pendant presque toute Tannée 1794 et une grande partie de 1795. Alors, les vivres étaient encore rares et fort chers. On avait surfout une peine extrême à se procurer de la farine qui ne lût pas avariée; et parmi les souvenirs de ce temps, Énenne se rappelle un voyage qu'il fit avec son père jusqu'à Meaux, pour obtenir d'un fermier de ce pays un sac de bonne farine du poids de 325 livres, au prix de dix louis d'or , qui représentaient une somme énorme en assignats. Ce trésor acquis, il s'agissait de le transporter heureusement jusqu'à Meudon. Or le père et le (ils, après avoir fait recouvrir de foin et d'herbes la charrette au fond de laquelle était placé le précieux sac , suivirent à pied, toujours^ quelque distance, l'équipage conduit par un paysan. Ces précautions, dont on aura peutêtre de la peine à se rendre compte aujourd'hui, étaient commandées par la crainte d'être pris potfr des accapa-