‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 30 sur 201 · GEOFFROI · texte numérisé non relu

GEOFFROI

nécessité de réhabiliter les études classiques trop longtemps négligées, devint aussi un thème sur lequel on revenait souvent. Les opinions de J.-J. Rousseau et de Yoi-x taire donnèrent encore lieu à une foule de dissertations critiques, dont les conclusions tendaient toujours à faire maudire la révolution dont les écrits de ces deux hommes célèbres recélaient les germes.

Mais de toutes ces critiques, celles qui, par leur originalité et souvent par leur violence et leur injustice, contribuèrent le plus à augmenter la popularité du Journal des Débats, furent les feuilletons sur l'art dramatique de Geoffroi. Plaidant avec autant de vigueur que d'esprit la cause de la littérature contre les empiétements de la philosophie et delà politique, cet écrivain avait le don d'amuser en instruisant, même lorsque l'emportement de sa verve le faisait aller au delà du but qu'il n'aurait pas dû dépasser. Pour faire sentir l'excellence des ouvrages dramatiques de Corneille et de Racine, il n'était sans doute pas indispensable de rabaisser le théâtre et les autres ouvrages de Voltaire autant que Geoffroi l'a fait; mais, en cette occasion comme en tant d'autres, le critique, suivant le conseil de celui qu'il critiquait, frappait parfois plus fort qu'il ne frappait juste.

Le concours de ces louanges sans cesse reproduites au sujet des institutions, des mœurs et de la littérature du siècle le plus brillant de l'ancienne monarchie, occupait, amusait, intéressait les lecteurs qui avaient le goût des lettres et le fit naître chez ceux qui ne l'avaient pas encore. Ces avertissements journaliers habituèrent enfin les esprits à suivre, dans leurs spéculations, des voies plus régulièrement tracées que les chemins inégaux et incertains où ils s'étaient égarés pendant les années précédentes. Deux puissances agissaient donc alors fortement en France : celle de la dictature exercée par le premier

consul, puis celle du Journal des Débatà, toute littéraire il est vrai, mais dont l'influence morale se faisait sentir à tous les esprits qui avaient quelque culture.

Bonaparte ne s'y trompait pas; il sentait bien les embarras que pouvaient lui susciter les puissants adversaires qu'il avait dans le Journal des Débats et dans les nombreux lecteurs de cette feuille ; mais d'autre part, le rappel que l'on y faisait sans cesse de l'excellence du gouvernement monarchique dont il méditait le rétablissement à son profit, retenait souvent les effets de sa colère. Peutêtre est-ce en tenant compte de ces .dternatives et, il faut le dire, du succès de vogue qu'avait obtenu le Journal des Débals, que l'on peut expliquer la patience avec laquelle Bonaparte a ménagé parfois cette feuille qu'il pouvait anéantir d'un trait de plume, et l'acharnement avec lequel, plus tard, il eh a poursuivi les propriétaires, tout en voulant conserver de la propriété ce qu'elle pouvait avoir d'avantageux pour ses intérêts.

Bonaparte n'aimait pas Berlin aîné, et plus d'une fois il le lui fit sentir durement. En 1800, lorsque le journal avait déjà acquis une assez grande importance, le rédacteur en chef fut soupçonné de s'être mêlé d'une conspiration royaliste, et sans aucune forme de procès, Bertin fut enfermé au Temple où il demeura près d'une année. Sa captivité fut douce; et, chose qui ne s'accorde guère avec la rigueur d'un emprisonnement d'une année, on laissa au captif la faculté de diriger son journal dont on lui apportait les épreuves dans sa prison. Enfin, on lui rendit la liberté ; mais il n'en avait pas joui deux mois, qu'il fut exilé arbitrairement à l'île d'Elbe, où il séjourna longtemps. Ce ne fut qu'avec peine qu'il obtint la permission de passer en Italie, et c'est à Rome que Bertin et Chateaubriand eurent l'occasion de se connaître et de contracter une amilié qui a duré autant que leur vie. C'était en

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1803; l'année précédente Chateaubriand avait publié le Génie du Christianisme, et le premier consul, jaloux de rattacher cet écrivain, déjà célèbre, à son gouvernement, l'avait envoyé à Rome avec le titre modeste de secrétaire d'ambassade. Bertin, amateur passionné des lettres et doué du goût le plus fin et le plus sûr, devint tout aussitôt pour Chateaubriand un conseil qu'il écoutait presque respectueusement et à la critique dequel il ne cessa plus, depuis ce temps, de soumettre ses productions.

Malgré le charme de cette amitié et l'attrait qu'a la ville de Rome, l'exil finit cependant par paraître dur à Bertin. Plusieurs fois il demanda la permission de rentrer en France, mais toujours en vain. Las du silence que l'on opposait à ses requêtes, il résolut, en 1804, de revenir * dans son pays à ses risques et périls, et se mil en route, muni seulement d'un passe-port que lui avait délivré Chateaubriand. Après avoir vécu caché pendant quelque temps, soit à Paris, soit à sa campagne de Bièvres, il reprit ses habitudes ainsi que la direction du journal, sans qu'on l'inquiétât.

Dans la vie de Bonaparte, l'année 1804 offre le rapprochement de scènes sanglantes du plus triste augure et de l'avènement du premier consul à l'empire. En février, le général Moreau, accusé de conspirer pour remettre les Bourbons sur le trône, est arrêté et confondu dans un procès avec quarante-six prévenus en tête desquels était Georges Cadoudal. Un mois après, Bonaparte fait arrêter le duc d'Enghien que l'on fusille dans un des fossés de Vincennes. Cependant à peine un autre mois était-il écoulé, que malgré la profonde émotion causée par un tel crime, un sénatus-consulte confère au premier consul le titre d'empereur , que l'effigie du nouveau souverain est ajoutée à la légende de l'étoile de la Légion d'honneur, et que du jour au lendemain, une foule de dignitaires

forment une cour somptueuse, sur les ruines de la République française f.

Malgré les précautions rigoureuses de la police et le silence auquel on était condamné, il régnait dans Paris une inquiétude sourde, excitée tout à la fois par l'instruction du procès dans lequel était impliqué le général Moreau, dont on n'avait, pas oublié les services, et par les réflexions étranges que faisait naître la poursuite acharnée de quelques Français comme coupables d'avoir tenté de rétablir la royauté en France, an moment même où Bonaparte se disposait à placer sur son front la couronne impériale. Pichegru trouvé étranglé dans sa prison, Moreau banni, douze des conjurés royalistes condamnés et exécutés à mort et le meurtre du duc d'Enghien, tels furent les sinistres événements qui eurent lieu pendant que Ton préparait les fêtes qui devaient être célébrées à . l'avènement de Napoléon au trône.

1 Le sacre de Napoléon eut lieu le 2 décembre 1804. A ce moment le goût'des distinctions monarchiques se combina tout à coup avec les habitudes d'égalité contractées depuis 1789. Cet amalgame bizarre fit naître à deux auteurs, Boully et Pain, l'idée d'un vaudeville, Fonction ta Metteuse, qui fut représenté en janvier 1805. Il s'agit, dans ce petit drame, d'une fille de la Savoie, belle, honnête, et qui s'est enrichie en jouant de sa vielle dans les cafés des boulevards. Ses grâces, ses vertus sont telles, qu'elle reçoit dans sa maison les hommes de la haute société. Le capitaine de chevau-légers Saint-Luce, l'abbé de l'Atttiignant lui font mille galanteries ; mais le colonel de Francarville, déguisé pour ne pas effaroucher la modestie de sa belle, lui fait sérieusement la cour pour l'épouser, ce qui amène le dénoùment de la pièce, malgré le costume et les manières du frère de Fanchon, espèce de ramoneur, qui ne parle que patois. Quoi qu'il en soit des grossières invraisemblances de ce drame, comme il répondait au double courant des idées qui régnaient alors, tout le public, en sortant du théâtre, fredonnait le couplet final :

L'amour ainsi qu' la nature N'connalt pas ces distances-là.

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