COURONNEMENT DE NAPOLÉON
Les circonstances qui accompagnèrent l'arrestation et ]a mort du prince de la maison de Condé, indigna la France ainsi que toute l'Europe. Mais à l'exception de la sentence prononcée contre le prince, officiellement annoncée dans les journaux , aucune réflexion ne put être hasardée sur cet attentat. Le Journal des Débats fut le seul qui trouva moyen cependant d'y faire une allusion saisie avidement par le public alors, mais qu'il serait impossible de comprendre aujourd'hui. C'était la traduction en vers d'un passage de Silius Italicus, où l'un des personnages du poëme, Pacuvius, voulant détourner son fils du projet d'assassiner Annibal, lui dit :
Mon fils
Je t'en supplie, abjure un criminel dessein ; Sois l'hôte d'A nui bal et non son assassin. Que le sang d'un héros versé dans nos portiques Ne souille pas ma table et nos dieux domestiques.
C'est à peine s'il est possible aujourd'hui de saisir l'allusion faite en ces vers à l'événement qui préoccupait alors tous les esprits, et il faut avoir vécu à celle époque pour comprendre l'excès de hardiesse qu'il y eut à faire cette citation. Mais cela prouve que, si hermétiquement fermé que soit le puits où l'on croit retenir la vérité prisonnière, la moindre fissure suffit pour qu'elle s'échappe et use de toute sa puissance.
Bertin avait donc repris la direction du journal, mais il n'élait pas à l'abri des tracasseries nouvelles qu'on allait lui susciter. Bonaparte, devenu empereur, imposa aux propriétaires du Journal de Débats un rédacteur en chef, censeur auquel ils furent tenus de fournir un traitement considérable. Ce censeur 'était Fiévée, auteur de quelques comédies et du roman de la Dot de Suzette,
homme facile à vivre, qui, loin d'abuser de l'autorité qu'on lui avait donnée sur le journal, se concilia la bienveillance des propriétaires, et se montra même digne de rivaliser de talent avec les rédacteurs les plus goûtés du public à cette époque.
Mais Fiévée lui -môme ne conserva pas longtemps les bonnes grâces du souverain. En 1807 on lui ôta la place de rédacleur en chef pour la donner à Etienne, ce qui réduisit Bertin et son frère à n'avoir que leur part dans la propriété du Journal des Débats, sans pouvoir y insérer môme une seule ligne.
On pouvait croire que tous les actes de violence envers les Berlin étaient épuisés; mais il n'en fut pas ainsi, et quelque temps après, bien que l'empereur eût assuré Chabaud-Latour , après la dernière brèche faite au journal, « que désormais cette feuille était une propriété aussi sûre qu'une propriété territoriale, » en février 1811, la propriété du Journal des Débats fut confisquée et réunie au domaine de l'État. L'empereur en forma vingt-quatre parts. Il en garda huit qu'il attribua à la police générale, et en répartit les seize autres entre quelques hommes de lettres oi des personnes de sa cour. La propriété du journal était grevée de pensions et de renies concédées à des tiers, à titre onéreux; elles furent également confisquées, et on cessa de les payer. Tout fut pris comme un butin de guerre, jusqu'à l'argent qui était en caisse, jusqu'à une somme d'argent que Bertin-Devaux avait entre les mains, jusqu'aux papiers en magasin, jusqu'aux meubles qui garnissaient le bureau de la rédaction. La spoliation fut complète; pas la moindre indemnité ne fut offerte à Bertin ni à son frère. On attendait sans doute qu'ils en demandassent une, mais ils se laissèrent dépouiller et se turent.
Telles avaient été les vicissitudes, sauf la dernière et la
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plus importante, qu'avaient éprouvées les fondateurs du Journal des Débats, lorsque Etienne, qui avait fait connaissance avec les frères Berlin chez la mère de sas jeunes amies à la fin de 1798, à l'époque où les premiers numéros du journal allaient paraître, se retrouva au milieu de cette famille en 1810, et assista chez Bertin-Devaux au dîner dont il a ûté parlé au commencement de ce chapitre.
Quoique Etienne se livrât alors avec une vive ardeur à l'art de la peinture, la société de Bertin-Devaux, essentiellement littéraire, donna une activité nouvelle augoûlque le jeune artiste avait pour l'étude de ce qui concourt au développement de l'intelligence pure.
Depuis le jour où Etienne avait revu la famille de Meudon jusqu'en février I8H, époque à laquelle les frères Bertin furent dépouillés de la propriété de leur journal, les relations entre Bertin-Devaux et Étienne n'étaient qu'amicales. C'était dans le petit hôtel de la rue Hauteville, à des dîners privés ou aux réunions du soir, qu'ils avaient l'occasion de se voir et d'échanger .quelques paroles. Parfois cependant, les hommes de lettres retirés dans un petit salon, se livraient à des conversations sérieuses. Alors, auditeur attentif, Étienne profilait des discussions qui s'élevaient entre les principaux rédacteurs du journal, mais sans jamais élever la voix. Cependant, un soir que ces messieurs portaientaux nues le mérite de l'abbé Delille, Bertin-Devaux, près duquel Étienne se tenait immobile et
muet, l'interpella en le désignant par le sobriquet accoutumé : « Hé bien, monsieur le docteur, vous ne dites rien ? Quel est votre avis sur Delille? — J'écoute et je tâche de profiter. — Allons donc, il ne s'agit pas d'éluder la question ; répondez ! - Mais — Allons, répondez! —
Vous voulez donc avoir mon sentiment? — Oui. — Hé bien, dit alors résolument Etienne, sitôfque Delille aura fermé les yeux, il ne sera plus question de lui. »
Etienne s'attendait à un haro général; mais soit que la hardiesse imprévue de la réponse eût stupéfié les causeurs, ou qu'ils se soient crus obligés de la pardonner en raison de l'insistance que l'on avait mise à la provoquer, après quelques instants de silence, on se rejeta sur unautresujet, etcenefutque cfuelque temps après, à l'occasion des Martyrs de Chateaubriand sur lesquels Etienne se permit encore quelques critiques, que Bertin-Devaux lui parla de ses étranges opinions en littérature. Quoi qu'il en soit de la valeur du jugement d'Étienne, sa franchise nedéplut pas à Bertin-Devaux qui, ainsi que tous les hommes poussés par le désir de connaître le fond des choses, aimait, recherchait la discussion, quand il supposait que son antagoniste, môme soutenant une erreur, la défendait avec sincérité et conviction. Depuis ce jour, en effet, les conversations entre eux devinrent plus fréquentes, plus animées; et Etienne crut s'apercevoir que Devaux lui posait des questions paradoxales afin devoir comment il les résoudrait.
Ces entretiens ne furent cependant qu'accidentels, tant que l'on habita le petit hôtel de la rue Hauteville. Mais à compter de février 18H , Devaux, dont la fortune se trouvait réduite par la dépossession du journal et par l'abandon de la maison de banque qu'il avait fondée, revint habiter la maison de sa belle-mère, où demeurait aussi sa belle-sœur. Là, dans un appartement modeste, toutes ses