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habitudes el celles de sa famille furent modifiées. Madame Devaux, âme religieuse et forte, simplifia du jour au lendemain son intérieur, sans que le calme inaltérable de son caractère éprouvât la moindre atteinte. Réunie à sa mère et à sa sœur, ayant son fils près d'elle, elle trouva dans les affections de famille une ample compensation aux plaisirs de vanité qu'une fortune plus considérable lui avait procurés. Quant à Devaux, quoique gravement blessé dans ses intérêts et dans son orgueil, il supporta cependant ce revers avec courage et en homme d'esprit. L'éducation de son fils unique f, âgé alors de dix à onze ans devint son occupation principale ; et la plupart de ses loisirs furent consacrés à la lecture, à la conversation, exercices qui convenaient particulièrement à son esprit ; car il est digne de remarque que cet homme si riche en idées, très-versé d'ailleurs dans les lettres, était paresseux d'écrire, et s'est contenté du rôle d'admirable causeur.
C'est pendant les quatre années, de 1811 à 1814, lorsque Devaux, momentanément éloigné du mouvement politique, vivait au milieu de sa famille, qu'Etienne le fréquenta plus particulièrement, et eut l'occasion d'entendre habituellement cet homme traiter à peu près toutes les questions qui se rattachent à la politique et à la littérature. Les conversations étaient de deux sortes : celles du matin avaient lieu dans son cabinet; c'était là où les questions les plus graves, les plus épineuses, étaient agitées ; on y passait en revue les nouvelles politiques et
1 M. Auguste Bertin-Devaux a pris de très-bonne heure le parti des armes. Il a fait la guerre en Afrique en qualité d'aide de camp du duc d'Orléans, et est parvenu aujourd'hui (1859) au grade de général de brigade. Comme tous les Bertin, sous le règne de Louis-Philippe, il a montré dans plusieurs discussions à la chambre des députés, dont il a été membre, cette lucidité de vues et cette verve spirituelle qui distinguent sa famille.
les actes du souverain d'alors, qui ne pouvaient être appréciés qu'entre amis sûrs et près du foyer domestique. On y parlait de l'avenir de la France, des écrits publiés à l'étranger contre la domination toujours croissante de l'empereur Napoléon. Madame de Slaël, ses philippiques vigoureuses et son exil occupaient souvent les causeurs, qui se trouvaient naturellement ramenés alors à s'occuper de littérature.
Quant aux conversations du soir, elles avaient lieu dans le petit salon de madame Bertin-Devaux où se rendaient sa mère et sa sœur. Le nombre des hommes admis à ces réunions était assez restreint, et les causeurs les plus assidus, outre le maître de la maison qui y tenait une place importante, se composaient de Feletz, de Fiévée, de Théodore Leclerc, l'auteur des Proverbes, de Mély Janin, du peintre Girodet alors si célèbre, de Boissonade el d'Etienne. La présence des dames, sans rien ôter à la verve de ceux qui prenaient la parole, les rendaient seulement plus ingénieux dans le choix de leurs expressions. Fiévée et de Felelz étaient les plus brillants, ceux que Ton écoulait avec le plus de plaisir et le plus longtemps. Conteur inépuisable d'anecdotes, de Feletz, par ses gaietés assez vives parfois, mais toujours exprimées sous les formes du langage le plus délicat, réjouissait ordinairement la partie féminine de l'auditoire. Fiévée affectait plus de gravité; la main sous son menton, le petit doigt près de sa bouche et les yeux à demi baissés, de son siège et sans rire, il racontait avec malice des histoires bouffonnes sur les nobles de nouvelle fabrique, ne manquant pas d'y faire succéder le récit d'anecdotes empreintes de la politesse majestueuse de la cour de Louis XIV, ou des galanteries spirituelles du temps de Louis XV. A cette époque, où la trace du langage et des manières rudes de la révolution n'était p.,s encore entièrement effacée, les
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réunions de ce genre se composaient de personnes qui, par esprit d'opposition autant que par goût, affectaient de remettre en honneur le ton et les habitudes de l'ancienne politesse française. Quoique Étienne, par ses relations de famille et amicales, n'eût jamais été étranger aux lois du savoir-vivre, cette espèce de cours de belles manières qu'il eut l'occasion de suivre dans le salon de madame Devaux, avait cependant quelque chose de nouveau pour lui qui augmenta le goût naturel qu'il avait toujours eu pour la bonne société.
Toulefois, dans ces soirées, la conversation roulait plus habituellement sur la littérature. Il y venait parfois de jeunes écrivains distingués, qui y étaient accueillis avec empressement. Ce fut dans ce salon, qu'Etienne vit el entenditpour la première foisM. Villemain, bien jeunealors, mais dont le front était déjà surchargé de couronnes académiques. Il étonnait, non-seulement par l'éclat de sa parole, mais par son érudition éclairée, par l'étendue et la sûreté de sa prodigieuse mémoire. Bertin-Devaux, ainsi que les écrivains qui concouraient à la rédaction du Journal des Débats, fortement attachés aux principes de la littérature classique, prenaient un plaisir singulier à entendre le jeune professeur lauréat, et a provoquer sa verve, soit en lui proposant des questions générales, soit en faisant allusion à quelque passage de Cicéronou de Tacite, ce qui suffisait pour éveiller l'imagination de M. Villemain et mettre aussitôt à sa disposition tout ce qu'il possédait dans le riche arsenal de sa mémoire. Une fois, entre autres, à propos de la citation inexacte d'une phrase de Tacite, Villemain récita deux pages de cet auteur, dont il improvisa une traduction élégante à laquelle il ajouta des réflexions pleines de justesse et d'aperçus ingénieux, pour rectifier Terreur qui avait été commise. Lorsqu'il venait dans le salon de madame Devaux, c'était
une véritable fête, et loin que sa brillante conversation portât ombrage à quelques autres causeurs très-brillants aussi, on ne pouvait se lasser de l'entendre.
Etienne n'était pas celui qui goûtât le moins ces véritables leçons de goût et de littérature; cependant il tirait un profit plus réel des entretiens particuliers qu'il avait avec Bertin-Devaux. Dans un salon, la présence des femmes, le nombre des assistants et parfois la dictature d'un causeur, deviennent autant de circonstances qui, en altérant la liberté complète de la pensée et de la parole, s'opposent à ce qu'un sujet soit traité à fond. A la faveur de la solitude du cabinet de Devaux, on y passait en rev ue les opinions favorables et contraires à toute question capitale. Sans craindre d'avoir recours aux hypothèses les plus hardies, le pour et le contre étaient nettement énoncés; et empruntant la méthode de Socrate et de Platon, on usait môme du sophisme pour passer les vérités au crible, d'où il résultait que la conversation gagnait en solidité ce qu'elle pouvait perdre d'éclat.
Mais l'existence de Bertin-Devaux, l'un des hommes les plus spirituels de notre temps, n'a pas été moins agitée que celle de son frère aîné. Né à Paris V il y fit de bonnes études, et en 1790, à l'âge de dix-neuf ans, l'abbé Barthélémy le fit admettre comme employé à la bibliothèque royale. Mais enlevé bientôt par la première réquisition, on l'envoya à Brest pour servir dans la marine. Là ses manières et son instruction le firent distinguer par Jean Bon Saint-André, commissaire de la Convention, qui l'attacha à son administration en qualité de secrétaire. De retour à Paris au 9 thermidor, après la chute de Robespierre, il prit part, avec son frère aîné, à la rédaction
1 Bertin-Devaux (Louis-François), ne à Paris en 1771, mort dans la môme ville en 18M.
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de Y Éclair, journal, comme on Va dit, qui fit une guerre à outrance aux Terroristes, bien éloignés encore de se regarder comme vaincus. Une fois lancés au milieu des tempêtes politiques, les deux frères ne cessèrent plus de les braver avec énergie ; et ce ne fut qu'à grand'peine que Berlin Devaux put échapper aux proscriptions du 1 8 fructidor. Ces dangers cependant ne ralentirent pas l'ardeur des Bertin, et lorsque les temps devinrent moins durs, ils fondèrent vers 1 799, le Journal des Débats, époque à laquelle se maria Bertin-Devaux. Indépendamment de l'entreprise du journal, Devaux avait établi en 4801 une maison de banque, ce qui le conduisit à devenir successi- % vement juge et président au tribunal de commerce. Telles sont les principales circonstances de sa vie publique jusqu'en février 4811 , lorsque dépossédé du journal et ayant plus de loisirs qu'il n'en désirait, Étienne eut l'occasion de le fréquenter plus souvent.
L'âme et l'esprit des frères Bertin étaient d'une trempe vigoureuse. Enfants du dix-huitième siècle, ils avaient adopté avec enthousiasme les projets de réforme dont l'immense majorité des Français attendait impatiemment l'exécution en 1789.
Après plus de soixante ans de malheurs, de guerres interminables et de nombreux changements de gouvernements, on a peine à croire aujourd'hui que la génération active qui assista à la première fédération, en 4790, ail sincèrement et honnêtement concouru à ce grand événement qui semblait ne devoir produire que des résultats heureux, tandis que quelques-uns seulement n'ont été obtenus qu'au prix de bien des malheurs. Que dans l'ivresse de ses espérances, la génération de 89 se soit laissée aller à des illusions parfois puériles, l'expérience ne l'a que trop prouvé ; mais prétendre que ceux qui saluèrent le drapeau tricolore à l'aurore de la Révolution
n'étaient pas mus par un sentiment pur et par l'espoir d'améliorer les institutions de la France, c'est une grave erreur, et on peut en donner pour preuve l'adhésion des frères Bertin,qui firent en ce temps cause commune avec les hommes probes et de bonne foi, et crurent alors, mais pendant bien peu de temps, il est vrai, avoir affermi sur des fondements inébranlables la monarchie et la liberté. Ce n'est donc ni la conviction ni la bonne foi qui ont manqué aux hommes de ce temps, mais la réflexion, la prudence. Dès que l'horizon se rembrunit, il eût été à désirer que ceux qui avaient partagé l'enivrement des frères Bertin montrassent la même énergie qu'eux, lorsqu'il fallut s'opposer aux premiers excès des hommes qui ensanglantèrent la Révolution ; mais cette confiance aveugle, cet enthousiasme excessif du premier moment, ne fut qu'un feu passager, et quand il fallut s'opposer aux factieux sanguinaires, la plupart de ceux qui avaient été les§promoteurs les plus ardents de la Révolution lorsqu'elle élait pure, quittèrent leur pays ou n'eurent pas le courage de défendre cette révolution contre ceux qui la souillèrent quatre ans plus tard.
Après le iriste abaissement du gouvernement intérieur de la France durant la Terreur, les frères Bertin mirent tout en œuvre pour tirer la nation de sa léthargie, par la publication du journal V Éclair. Or, de ce moment datent les variations d'opinion, tant reprochées à ces célèbres publicistes. Mais pour des âmes honnêtes et courageuses, il était impossible que les principes adoptés en 4789 ne fussent pas modifiés assez profondément après 93 ; et comme il fallait agir énergiquement sur les masses, après la guerre faite aux hommes de sang dans l'Éclair, les frères Bertin s'efforcèrent de reproduire dans le Journal des Débats, mais sous des formes nouvelles et brillantes, les anciennes doctrines politiques et religieuses dont l'igno-