LES BERTIN PUBLICISTES
rance et la barbarie des révolutionnaires de 93 avaient effacé le souvenir. Tout en conservant l'espoir lointain de voir établir une sage liberté, ils firent sentir le besoin de revenir au système monarchique ainsi qu'à la religion, et devinrent, comme on disait à cette époque, les défenseurs du trône et de l'autel. Avec toutes les précautions devenues indispensables sous les gouvernements ombrageux du Directoire, du Consulat et de l'Empire, ces doctrines furent exposées et défendues avec autant de courage que de talent. Des hommes de conviction et d'un mérite supérieur s'empressèrent de plaider une cause qu'ils n'avaient jamais abandonnée, et à ces avocats de l'ancienne monarchie se joignirent Fiévée, Hoffman, Dussant et le spirituel abbé Geoffroi qui poursuivit de ses sarcasmes la philosophie et même les doctrines littéraires de Voltaire. A compter de cette époque, 1801, jusqu'en 1823, le Journal des Débats n'a pas cessé de servir, autant que cela était possible pendant le règne de Napoléon, la cause de la branche aînée des Bourbons; et il ne fallut rien moins que la signature des fameuses ordonnances, en 1830, sous le règne de Charles X, pour la lui faire abandonner.
Le rôle de ceux qui, dès les premiers temps de la Révolution, ont pris le parti d'émigrer, était facile. Hors de France, rien ne s'opposait à ce qu'ils conservassent ouvertement l'intégrité des principes auxquels ils se rattachaient; il n'en était pas de. même pour ceux demeurés fidèles au sol de la patrie, et décidés à braver les dangers de toute espèce pour faire triompher une cause dont on ne prenait pas la défense sans mettre en péril sa liberté, parfois même sa vie. Accuser les directeurs du Journal des Débats d'avoir modifié leurs opinions, équivaut au reproche que l'on adresserait à un pilote qui aurait couru des bordées lorsqu'il avait les vents contraires. A tort ou à raison/ les Berlin pensaient alors que la rentrée des
Bout bons était le seul moyen de mettre un terme aux actes désordonnés du Directoire, et plus tard au gouvernement absolu de Napoléon. Évidemment on ne pouvait suivre la ligne droite pour atteindre ce but, et le talent des écrivains des Débats, à ces différentes époques, était employé en grande partie à servir leur cause, sans que l'autorité régnante trouvât l'occasion de s'en offenser. Le reproche le plus grave qui ait pu être adressé aux frères Berlin, est leur persistance dans l'opposition faite au gouvernement impérial. Mais malgré le parti auquel se rattachait Bertin-Devaux, cet homme, dont l'esprit était si net et si impartial, a toujours vivement apprécié les grands talents politiques et militaires de Bonaparte. Plus d'une fois dans leurs entreliens, Etienne eut l'occasion de lui entendre faire un éloge habilement motivé de la promptitude et de l'habileté avec lesquelles le vainqueur de Marengo avait rétabli l'ordre dans toutes branches de l'administration et s'était montré législateur habile et sage jusqu'en 4803.
Bertin l'aîné, malgré les persécutions dont il avait été l'objet, partageait sur ce point l'opinion de son frère. Cette supposition se fonde sur la liaison d'amitié qui s'était formée en 1803, à Rome, entre l'aîné des Bertin exilé et Chateaubriand. Cet écrivain, déjà si célèbre alors parla publication de l'Essai sur les Révolutions et du Génie du Christianisme, ne paraissait avoir encore aucune répulsion pour la personne et le gouvernement du premier consul, puisqu'il en avait accepté la modeste position de secrétaire d'ambassade à Rome. Chateaubriand se ralliait donc alors au pouvoir consulaire, et sans le meurtre du duc d'Enghien, peut-être que l'auteur des Marty rs, dont les opinions et les idées ont toujours exercé une si grande influence sur celles dos frères Bertin, les aurait peu à peu conduits à accepter le gouvernement