LES DEUX RESTAURATIONS
de Napoléon. Mais la mort funeste du prince de la maison de Condé obscurcit la destinée de Bonaparte, et rejeta plus avant que jamais Chateaubriand et les frères Bertin dans les intérêts de la politique des Bourbons. De ce moment, ces trois hommes réunirent tout ce qu'ils avaient d'énergie et de talent, pour faire valoir la cause des princes exilés et affaiblir le pouvoir du monarque régnant.
On sait avec quelle chaleur le Journal des Débats soutint la monarchie constitutionnelle pendant la première et la seconde restauration, jusqu'en 1824 ; mais que depuis cette dernière époque, où il se forma contre le ministère Yillèle une opposilion royaliste, à laquelle se rattachaient Chateaubriand, Royer-Collard, le général Foy, Casimir Périer, le général Sébastiani, le comte Pasquier, le duc de Broglie et le comte de Salvandi, Bertin-Devaux, après avoir donné sa démission de Conseiller d'Etat, devint l'âme de ce parti intermédiaire, dont la politique fut particulièrement développée dans le Journal des Débats. Après la chute du ministère Villèle (1828), Bertin-Devaux qui par son influence avait fait nommer Royer-Collard président de la chambre des députés, fut porté luimême à la vice-présidence. Mais le ministère Martignac, sur la sagesse duquel cette opposilion royaliste comptait, ne lit qu'apparaître, et dès que celui du prince de Polignac l'eut remplacé. Herlin-Devaux fui des premiers à se retirer de nouveau du Conseil d'État ; la chambre fut cassée, les nouvelles élections ramenèrent une majorité libérale, et c'est alors que furent signées ces fameuses ordonnances qui arrachèrent à Bertin-Devaux celte terrible prédiction, si précisément réalisée : « Avant un an, la France sera couverte de cocardes tricolores. » En celte occasion, la conduite de Chateaubriand, celle des frères Berlin et des hommes importants qui s'unirent à eux, fut vive.nent blâmée par le parti resté fidèle à la
branche aînée des Bourbons ; et après trente ans de glorieux efforts pour établir une monarchie constitutionnelle en France, tout à coup l'effroi causé en 1848 par le retour menaçant de l'anarchie révolutionnaire, a rendu inévitable pour elle le recours à une dictature.
Ce n'est pas dans ces souvenirs qu'il convient de peser les raisons qui peuvent faire adopter ou rejeter la substitution de la branche cadette des Bourbons à l'aînée. Cette question, que le temps seul pourra résoudre, est par cela môme hors de la portée de celui qui trace ces pages. Mais quant aux contradictions imputées aux frères Bertin à plusieurs époques de la révolution et particulièrement à celle de 1830, il est facile de reconnaître qu'au fond, les idées, les vœux politiques des deux publicistes ont toujours été dirigés vers l'établissement d'une monarchie tempérée par les lois, et qu'en dernière analyse restés fidèles à leurs espérances de 4789, ils portaient encore plus d'intérêt aux institutions qu'aux personnes. Telle est l'idée qu'Étienne s'est faite des modifications que la prodigieuse variété des événements a apportées dans la conduite politique des frères Bertin.
Quant à Bertin-Devaux, quoique ardent et passionné au moment d'agir, dans le calme de la discussion il envisageait les questions qu'il avait le plus à cœur, avec une impartialité et une lucidité remarquables. Son imagination toujours en travail, lui inspirait des prévisions dont plusieurs se sont réalisées, et outre celle des cocardestricolores, lorsque Napoléon revint de l'île d'Elbe, son premier mot fut : « La France politique est démoralisée pour plus d'un siècle. » En 1824, le jour où les obsèques du roi Louis XVI II furent célébrés à Saint-Denis, Devaux dit à Étienne, en revenant tout pensif de cette cérémonie : « C'est étrange à quel point l'homme est naturellement porié à la superstition ! la matinée a été sombre