‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 35 sur 201 · CARACTÈRE DE BE RT1N- DE V A U X · texte numérisé non relu

CARACTÈRE DE BE RT1N- DE V A U X

et les tentures de deuil rendaient l'église ténébreuse. A un moment du service un faible rayon de lumière passant avec rapidité a fait briller le front du duc d'Orléans. Les assistants se sont regardés, ayant l'air de se dire : Est-ce qu'il sera roi ? »

Il est fâcheux qu'aucun ouvrage coordonné et de quelque étendue ne nous ait laissé un témoignage durable de Excellence de cet esj^ril d'élite. A l'exception d'un assez grand nombre de très-bons articles insérés dans le Journal des Débats, particulièrement en 4818, et de deux discours très-remarquables qu'il lut à la chambre des députés en 1823, pour combattre les projets de lois proposés par M. de Villèle, sur la conversion des rentes et le sacrilège, il ne reste riçn de cet homme qui aurait eu toutes les qualités nécessaires pour, devenir bon écrivain et même orateur, s'il eût pu surmonter une timidité qui lui était naturelle. Mais malgré la conscience qu'il avait de ses mérites, peut-être même en raison de l'idée qu'il s'était faite d'une certaine perfection dont il voulait que fût empreint le caractère habituel de ses actes et de ce qu'il aurait écrit; ce but, hors de toute portée, dont il jugeait indigne de lui de s'écarter, l'a rendu timide, et a certainement été la cause de son abstention de la tribune et du peu d'écrits qu'il a laissés. Naturellement fier, quoique l'habitude d'avoir raison lui eût fait contracter celle de s'exprimer dogmatiquement, il suffisait de lui tenir tête résolûment, pour le désarçonner; et pour peu que son contradicteur eût le bon droit de son côté, cet homme, dont l'esprit était essentiellement juste, par son silence, souvent même de son aveu, se reconnaissait vaincu.

Ainsi que chez la plupart des hommes, il y avait dans son caractèrç et dans ses goûts, des contradictions singulières. Passant parfois, comme on vient de le dire, de l'excès de l'assurance à l'embarras, on le voyait aussi se

livrer à des distractions qui juraient avec les principes littéraires auxquels il était réellement attaché. Ainsi, ce lettré qui rapportait tout aux études classiques les plus pures , qui, par respect pour le latin de Virgile et de Cicéron, n'avait jamais voulu lire celui d'Apulée ou de Pétrone, avait une passion pour les mélodrames du boulevard, et passait une partie des nuits à lire les romans nouveaux. Au fond, cet esprit ha«U, aventureux même» par cela seul qu'il se conformait ostensiblement à certaines lois sévères de conduite et de goût, éprouvait le besoin de se distraire, de prendre ses ébats, en se laissant aller dans l'ombre d'une loge ou dans le silence de la nuit, aux fantaisies qu'il condamnait. La vérité est que, malgré son admiration sincère pour les classiques anciens et modernes, Devaux semblait n'attendre qu'une occasion pour céder au goût naturel qu'il avait pour les nouveautés ; et quand l'Atala, le Génie du Christianisme et surtout les Martyrs parurent, ces ouvrages déterminèrent aussitôt des modilications notables dans ses principes et ses goûts littéraires.

Les ouvrages de Chateaubriand ont été jugés bien diversement, quant au fond et relativement à la forme. Le Génie du Christianisme souleva en particulier de graves questions. Les ennemis de la religion chrétienne, et ils étaient nombreux encore en 1802» ne purent accepter tranquillement un livre séduisant dont l'immense succès pouvait faire prévaloir des doctrines si contraires aux leurs. Parmi les détracteurs du livre, Marie-Joseph Chénier, le plus ardent et le plus accrédité d'entre eux, attaqua do biais l'auteur du Génie du Christianisme, en le présentant comme un corrupteur de la langue et du bon goût, et parvint à faire partager celte opiiyon môme à * un assez grand nombre de littérateurs tenant au parti royaliste.

Mais quoique moins éclatante, une question plus grave fut posée à la suite de la publication de ce livre. L'un des éléments principaux de son grand succès venait de l'art avec lequel l'auteur, glissant sur ce qu'il y a de sombre et de terrible dans la religion chrétienne, a séduit les imaginations en donnant aux croyances et aux cérémonies du catholicisme un éclat poétique dont l'attrait était au moins égal, selon l'auteur, à ce que la mythologie païenne peut présenter de plus attachant et de plus pompeux. Cette direction donnée aux esprits n'échappa point à l'œil vigilant et sévère du clergé; et ces hommes qui venaient d'être purifiés par les feux du volcan révolution naire, ne purent supporter l'idée de voir la religion catholique si austère, présentée à ceux que l'on voulait ramener dans son sein, à travers des voiles couleur de rose et bleu de ciel. Les efforts constants de l'auteur pour faire ressortir, sous le rapport des arts, la supériorité de la religion chrétienne sur celle des Grecs païens, fut ce qui les blessa le plus, et il est certain qu'à cette époque et en 4809, lorsque parurent les Martyrs, les ecclésiastiques qui dirigeaient les familles pieuses , y interdisaient la lecture des livres de Chateaubriand. Ce défaut du livre frappa d'ailleurs tous les esprils droits , et malgré les éloges donnés au talent de l'écrivain, son erreur fut vivement signalée même dans le Journal des Débats *.

Quoi qu'il en soit de la justesse de ces critiques, il est certain que le Génie du Christianisme, dont la publication coïncida avec le rétablissement du culte catholique, sous le Consulat, a contribué à rendre à la religion en France une popularité qu'elle avait perdue depuis 1793. C'est l'action la plus puissante et la plus profitable qu'ait produite l'auteur des Martyrs. Seulement, le coloris poé-

« Voir uue suite d'articles sur les Martyrs, parHoffman, avril 1809.

tique dont Chateaubriand a parfois enluminé le catholicisme, a entraîné les successeurs de cet écrivain, M. de Lamartine entre autres, à dénaturer complètement le caractère de la religion, comme il est arrivé à ce grand poëte, lorsqu'il l'a employée comme machine poétique dans des romans tels que la Chute d'un ange et Jocelyn.

Ces questions qui, sous l'apparence littéraire, touchaient effectivement à la morale et à la politique, étaient fréquemment agitées dans les-entretiens qu'avaient Bertin- Devaux et Étienne. L'ami, l'admirateur de l'auteur des MarlyrsYè\e\&il au niveau des plus grands écrivains, en lui accordant, en outre, le mérite d'une originalité exempte de toute bizarrerie. Dans son enthousiasme, il prenait parfois un volume des Martyrs, dont il lisait à haute voix quatre ou cinq pages. Étienne était loin de ne pas reconnaître la supériorité des morceaux choisis dont on lui faisait la lecture; mais s'attachant moins à examiner les détails du Génie du christianisme et des Martyrs qu'à se rendre compte de l'intention véritable dans laquelle ces ouvrages ont été composés, il faisait observer que le premier de ces livres n'était au fond qu'un art poétique dont l'auteur s'était proposé de faire l'application dans le second. « Entre nous, ajoutait Étienne, votre illustre ami est ou a au moins été tant soit peu voltairien, et j'avoue que j'ai toujours de la peine à me confier aux écrivains qui ne me paraissent pas profondément pénétrés des opinions et des doctrines qu'ils défendent. Celte espèce de jeu d'esprit, quelque habilement conduit qu'il puisse être, ne flatte jamais que l'imagination, sans pénétrer jusqu'au cœur. J'accepte donc, je lis môme avec plaisir les Martyrs, parce que ce n'est qu'une composition poétique; mais lorsque, comme dans le livre du Génie du Christianisme, l'auteur prétend nie catéchiser, alors je veux être bien certain de sa foi, pour me livrer à lui... » « Allons,

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