JACQUES DELILLE
allons, épilogueur éternel, disait Bertin-Devaux, ne re- . » venez pas sur ce sujet non plus que sur vos étranges jugements sur Delille. » Mais à la première occasion luimême remettait ces questions sur le tapis.
Le nom de l'auteur du poème de l'Imagination réveille dans la mémoire d'Etienne le souvenir de la dernière ovation qui fut faite à cet écrivain célèbre, en 1813, quelques mois avant sa mort, lorsque ces discussions avaient lieu entre Bertin-Devaux et Etienne. Tissot, en sa qualité de traducteur des Bucoliques de Virgile, ayant été appelé k succéder à Jacques Delille dans la chaire de poésie latine au collège de France, le nouveau professeur, dans l'intention de consacrer son droit à cet héritage, et de donner de l'éclat à son cours, sollicitait depuis assez longtemps auprès de Delille, la faveur de le voir assis dans la même chaire que lui et présidant à l'une de ses leçons. Le vieux poète obtempéra enfin à cette demande. Delille était affligé alors d'une cécité complète, ne marchait plus qu'avec peine, en sorte que lorsqu'il descendit de voiture près du perron de la classe, il fut porté jusque dans la chaire par Tissot et quelques jeunes gens sortis de la foule, qui s'empressaient autour du poète. Là, le vieillard, profondément ému par le bruit des applaudissements, s'assit, ou plutôt s'affaissa sur lui-même. Pâle, les paupières baissées, le relâchement de ses traits lui donnait toute l'apparence d'un homme que la vie abandonne. Sur un signe de Tissot, les applaudissements furent suspendus pour laisser au vieux poète, le temps de reprendre ses sens. Lorsqu'il fut remis, son successeur, désirant que tout le temps de la leçon fût employé à faire profiter les auditeurs de la présence de Delille et à lui préparer une ovation publique que l'affaiblissement de ses forces pouvait faire regarder comme la dernière, pria Delille, au nom de l'auditoire, de réciter un morceau de l'un de ses poë-
mes. A peine cette invitation lui avait été [faite, que les traits de son visage complètement détendus jusqu'à ce . moment, se ranimant tout à coup, les assistants crurent voir un mort qui revenait à la vie. Son teint se colora, ses yeux éteints se dirigèrent avec ardeur vers la lumière et il récita d'une voix ferme et avec une vivacité toujours croissante l'épisode des catacombes. Mais à peine eut- il épuisé ses forces en prononçant les derniers vers de ce piquant récit, que les paupières du poète retombèrent, que la pâleur et l'immobilité s'emparèrent de nouveau de ses traits et que, comme s'il eût été frappé de mort, il fallut le soutenir pour qu'il ne glissât pas de son siège. Par une précaution instinctive des assistants, on suspendit encore les applaudissements, et ce ne fut qu'après quelques instants de silence et quand il fut remis dans sa voiture, que h plupart des auditeurs accompagnèrent le poète en triomphe jusqu'à sa demeure.
Soixante ans de gloire toujours croissante jusqu'à cette dernière ovation qui ne précéda la mort de Delille que de quelques mois, ont dû porter dans l'esprit de cet homme la conviction que sa renommée grandirait encore après sa mort. Mais il en a été autrement, et le mot dur, injuste à bien des égards, prononcé sur Delille par Étienne, au milieu de la société de Bertin-Devaux, ne s'est que trop réalisé. Cet élégant versificateur n'avait l'âme ni l'esprit assez vigoureusement trempés, pour s'imposer comme un génie. Il eut le don de plaire ; il sut flatter l'imagination et les goûts des hommes lettrés et des gens du monde de son temps; mais ces qualités ne suffisent pas pour produire un poêle destiné à conserver la sympathie et l'admiration d'un peuple.