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fl est rare que Ton connaisse sa véritable vocation sans avoir passé par bien des incertitudes. Ainsi que la plupart des bommes de son âge, Etienne a été soumis à cette loi, avec d'autant plus de rigueur, qu'au moment où son intelligence commençait à se développer, ses études furent brusquement interrompues. Presque toute sa génération d'ailleurs, ayant, de gré ou de force, suivi le parti des armes, a péri sur les champs de bataille pendant le gouvernement du Directoire et sous le premier empire. Quant au petit nombre de ceux qui purent se livrer au goût qui les portait à la culture des lettres, des arts ou des sciences, le hasard et les interruptions des enseignements qu'Etienne et ses contemporains recueillaient en allant les chercher de côté et d'autre, peuvent donner . une idée des difficultés analogues qu'ont eu à surmonter quelques hommes distingués de ce temps.
Vers 1812 et 13, alors qu'Etienne travaillait encoreavec ardeur à l'art de la peinture et profitait des entretiens de Berlin-Devaux, l'horizon politique, déjà sombre depuis 1809, se rembrunit bientôt d'une manière effrayante. La désastreuse retraite de Moscou, la campagne de Leipsicket enfin l'invasion menaçante des puissances du Nord jetèrent une telle inquiétude dans les esprits, que les relations commerciales en furent subitement ralenties, et qu'à plus forte raison, les arts tombèrent dans un oubli complet. Eu outre, les impôts s'étaient accrus ; les revenus d'É-
tienne, fort bornés alors, ne suffisaient plus aux dépenses que lui occasionnait l'exercice de son art. Aussi fut-il contraint d'abandonner son atelier, sans pouvoir imaginer, à la veille du grand orage qui menaçait la France, si jamais il lui serait possible de reprendre ses pinceaux.
Deux fois les armées ennemies victorieuses firent leur entrée à Paris en y ramenant le roi Louis XVIII et sa famille. Au spectacle de ces étranges triomphes, il était bien difficile de ne pas faire des rapprochements pénibles avec ceux qui les avaient précédés, et de ne point reconnaître que, de victoires en victoires glorieuses, en somme, la France n'avait obtenu pour résultat que deux invasions de son sol.
A ces causes de tristesse s'en joignaient -d'autres. La rentrée dos Bourbons avait divisé tout à coup la. France en deux partis irréconciliables ; et il faut avoir assisté à ce grand événement pour se former une idée juste de l'ivresse et de l'exagération des espérances de la portion royaliste de la France, ainsi que de la sombre fureur qui s'empara des bonapartistes. Pendant les premières années de la Restauration, la société française fut absolu- . ment divisée en deux parts ; et môme dans le sein des familles, dont les membres, d'opinions contraires, ne pouvaient pas toujours s'éviter, les disputes, les récriminations, les injures et jusqu'à des menaces terribles, entretenaient la haine entre parents. A l'époque de la Terreur, des deux partis en présence, l'un étant atroce et l'autre honnête, il était naturel et juste qu'ils se haïssent à la mort ; mais, en 4816, ce qu'il y eut de navrant pour ceux qui conservaient quelque calme au milieu de l'excès de ces passions politiques, était d'avoir sous les yeux une masse énorme de gens honnêtes qui se méprisaient parce qu'ils ne pensaient pas de môme et disposés à se débarrasser violemment de leurs adversaires.