ETIENNE PROFESSEUR
Depuis les impôts croissant toujours, Etienne sentait la nécessité de prendre un parti décisif pour sortir d'embarras. Mais la violence des altercations journalières lui faisait rechercher la solitude où il laissait aller son esprit à ces réflexions vagues, sans objet, qui détournent si souvent les jeunes gens de leur vocation naturelle. Depuis la Restauration, Etienne voyait beaucoup moins souvent Bertin-Devaux, entraîné ainsi que son frôre aîné ' et Chateaubriand, dans le mouvement des affaires publiques. Toute l'énergie, tous les talents de ces trois hommes étaient employés à défendre et à affermir la cause des Bourbons. Lejeune artiste vivait donc presque seul, se consolant avec ses crayons et en feuilletant ses livres, sans que le présent, si peu favorable pour lui, lui donnât l'idée d'affronter le monde pour tenter la fortune et se préparer un meilleur avenir.
Tel était l'état de découragement où Étienne était tombé, lorsqu'un jour il vit entrer chez lui un de ses anciens condisciples de l'école de David, Reverdin, de Genève. « Près de retourner dans ma ville natale, dit-il à Étienne, je n'ai pas voulu partir sans te dire adieu et sans te faire une proposition qui t'agréera peut-être. Voilà ce dont il s'agit : Outre les élèves que j'enseigne à mon atelier, j'en # ai un assez grand nombre auxquels je donne des leçons chez eux. Parmi ces derniers il y a des garçons ; mais les jeunes demoiselles sont plus nombreuses. Or, lorsque j'ai annoncé ma retraite aux parents, on m'a prié tout aussitôt de choisir et de désigner mon successeur. Comme il
faut un homme sûr, j'ai pensé à toi Qu'en dis-tu?
Les relations avec les familles où je t'introduirai présentent tous les genres d'avantages que l'on puisse désirer,
et tu y es déjà connu Seulement, ajouta Reverdin en
souriant, lu feras attention à la famille X..., où il y a trois jeunes demoiselles jolies, spirituelles, auprès des-
quelles il faudra te tenir, si tu persistes à rester garçon... Crois-moi, accepte mon offre, tu ne t'en trouveras pas mal. Les temps ne sont pas favorables, et tu sais aussi bien que moi quel peu de parti on tire de notre art. Essaye, et si dans un an ou deux la chance devient meilleure, tu reprendras sérieusement tes pinceaux. »
Pour fixer les idées d'Etienne sur les avantages de la proposition qui lui était faite, son ami le mit au courant du profit annuel qu'il retirait de son enseignement, et lui nomma les familles où il avait l'intention de l'introduire. Toutes étaient protestantes, et par un hasard qui contribua à hâter la décision d'Etienne, dix ans avant il avait eu l'occasion de connaître chez la mère de son ami Adolphe Lullin, les parents de la plupart des jeunes gens qu'on lui proposait pour élèves. Toutefois ce ne fut qu'après deux jours de réflexion, qu'Etienne ayant accepté l'offre de son condisciple, fut présenté par lui aux parents des élèves auxquels il allait donner ses soins.
Des différentes familles auxquelles appartenaient la plupart des nouveaux élèves d'Etienne, l'une, la plus nombreuse, celle du pasteur Monod, était en quelque sorte le centre où toutes les autres venaient aboutir. Le pasteur dirigeait l'éducation et les éludes des jeunes gens qui demeuraient sous son toit, et c'était là où les élèves .
d'Etienne se trouvaient rassemblés en plus grand nombre. Une autre famille, celle de M. Stapfer, liée d'amitié, et qui devait l'être plus étroitement bientôt à celle du pasteur Monod, par une alliance matrimoniale, était fréquentée
aussi par Etienne, et c'est à la manière bienveillante et distinguée, à l'amitié solide même qu'on lui témoigna dans ces deux maisons, qu'il dut, comme on le verra, de pouvoir refaire sa vie qui venait d'être si brusquement brisée.
Ici quelques mots d'éclaircissements sont nécessaires