ÉTAT DE L'ART
pour expliquer le peu d'empressement que mit Étif nne à rentrer dans la carrière des beaiïx-arts après 1815. Si le défaut de ressources pécuniaires en fut la cause matérielle, il y en eut de plus graves. L'indépendance du caractère et de l'esprit d'Etienne, ainsi que la tournure de son imagination, lui avaient fait concevoir Vidée de traiter en peinture des sujets complètement étrangers aux préoccupations passagères de son temps. Dans cette intention, dès l'année 1804 où il commença à produire des tableaux, il s'était proposé de composer ses ouvrages dans des modes inusités depuis longtemps, en traitant, par exemple, des sujets sacrés pour les églises, et des scènes coordonnées, destinées à la décoration des habitations de luxe. En s'ouvrant cette double voie, il espérait obéira la nature de ses facultés et pouvoir se créer un genre à part au moyen ducyiel il éloignerait toute comparaison dangereuse, et pourrait fixer l'attention sur ses ouvrages. Malgré plusieurs essais qui furent encouragés par des suffrages importants, le goût régnant du public de ce temps, les préjugés qui dominaient alors l'école, et l'importance qu'avait donnée tout à coup (1806) le célèbre Gros à la peinture des sujets contemporains, ruinèrent bientôt le* espérances d'Élienne. Toutefois il ne se découragea pas alors, et redoublant d'efforts, il exposa, en 1808, le tableau qui lui fit' décerner une grande médaille. David, le maître d'Etienne, ses amis et lui-môme croyaient que la carrière lui était enfin ouverte, mais elle se referma presque aussitôt.
Les actions de Napoléon victorieux et tout-puissant, étaient alors les seuls sujets que traitassent les artistes les plus renommés; cj, ceux même, ainsi qu'Etienne, ayant débuté avec quelque distinction, ne trouvaient guère à employer leur talent qu'en se soumettant à la condition de consacrer le souvenir d'un épisode de l'histoire de la
\\k SOUVENIRS DE SOIXANTE ANNEES
veille. Quelqu'un à qui l'avenir d'Etienne avait inspiré de l'intérêt, avertit le jeune artiste que l'on serait assez disposé à mettre ses talents à réprouve, s'il voulait entreprendre un tableau dont le sujet était une anecdote relative à l'empereur. Le fait, insignifiant en lui-même, passait pour avoir été arrangé; en outre il fallait aller solliciter la complaisance des acteurs de la scène, pour avoir leur portrait, et enfin Étienne qui s'était toujours promis de ne s'occuper que Je sujets tout à fait en dehors de la vie du moment, qui no pouvait s'arrêter à l'idée d'imiter des sabres, des fusils et des uniformes sans voir s'évanouir toutes ses plus douces illusions de peintre, n'accepta pas l'offre qui lui avait été faite. De ce moment il n'obtint aucun grand travail pendant le régime impérial.
La peinture officielle et d'apparat était dégénérée en une telle habitude sous i'Empiro, qu'on ne put y renoncer tout à coup à la rentrée des Bourbons; et pendant les premières années de la Restauration, autant pour populariser le gouvernement nouveau que dans l'intention de gagner un monde d'artistes médiocres qui n'étaient bons qu'à peindre des épaulettes et des bottes, l'art demeura stagnant pendant quelques années dans ce cercle étroit et anti-pittoresque. Telles sont les raisons qui jetèrent Étienne dans cette espèce de découragement qui le décida à accepter l'offre de son condisciple.
• Revenons donc maintenant aux deux familles dans le sein desquelles Étienne fut si affectueusement accueilli. Celle du pasteur Monod se composait, outre madame Monod, de dix enfants tous intelligents, spirituels et aptes à l'étude. Le père, plein d'une instruction solide, naturellement grave, n'avait aucun effort à faire pour remplir dignement son ministère religieux; et dans les relations ordinaires de la vie il eût été difficile de ren-