‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 40 sur 201 · LE PASTEUR MONOD · texte numérisé non relu

LE PASTEUR MONOD

contrer un homme qui, sans lâches complaisances, fût plus indulgent et plus affectueux que lui envers tout le monde. Quant à madame Monod, c'était, au milieu de sa famille, des élèves réunis autour d'elle el de ses amis, un ange de bonté, et sur ses traits où l'on retrouvait encore les traces d'une beauté pure et calme, était empreinte une force d'âme tempérée par une ineffable douceur.

Tant d'enfants réunis à ceux qui formaient le pensionnat, rendaient nécessairement l'aspect de l'intérieur de cette maison simple jusqu'à l'austérité. Mais dans les moments de liberté donnés à celte jeunesse, rien n'était plus gai, plus aimable que leur société. Constamment en relation avec les maîtres de la maison, avec les professeurs chargés de les instruire, tous avaient contracté des habitudes de politesse qui ne nuisaient en rien à la franchise et à la gaieté de leur manière d'être. Aussi, Etienne qui, malgré les études sérieuses vers lesquelles son goût le porta de bonne heure, n'a jamais pu renoncer entièrement aux idées, aux goûts chers à la jeunesse, se trouvat-il tout à fait à l'aise et heureux au milieu de cette foule d'écoliers, étrangers aux haines politiques si vives alors, ne pensant qu'à Homère, à Virgile, aux arts et à leurs jeux.

L'un des fils Monod et sa sœur aînée, faisant partie des élèves confiés aux soins d'Etienne, se lièrent plus particulièrement avec lui. Ainsi que toute leur famille, ces deux jeunes Monod parlaient couramment l'anglais, et Etienne avait souvent à essuver les railleries amicales de ses deux élèves qui, prétendant que leur professeur dût savoir cette langue, l'employaient malicieusement pour l'interroger ou lui répondre. En vain Étienne alléguait son âge, l'irrégularité de sa première instruction, et l'indifférence que l'on avait encore en France pour l'étude des langues étrangères lorsqu'il était jeune. Oq n'ad-

mettait aucune excuse et mademoiselle Monod en particulier, dont le goûl pour les lettres était très-vif, ne cessait de piquer la curiosité détienne pour le décider à étudier l'anglais. Ces instances étaient fréquemment reproduites à l'occasion de la lecture que faisaient alors Charles Monod et sa sœur d'un livre de poésies anglaises qui excitait tout à la fois leur étonnement et leur admiration. Les premiers ouvrages de lord Byron, Lara entre autres, commençaient à être lus en France par ceux qui entendaienl l'anglais, car ils n'étaient pas encore traduits (1816) ; or ces ouvrages qui resteront empreints de quelque chose d'étrange et de funeste, produisirent dès leur apparition une ivresse qu'on ne peut comparer qu'à celle que fait naître l'opium. Sous le charme de cette poésie effectivement si énergique et si séduisante, Charles et sa sœur en parlaient sans cesse à Étienne auquel, malgré toutes les questions qu'il leur adressait» sur le genre de poésie et la nature du talent du loi d anglais, ils ne tirent d'autres réponses qu'en répétant que les poésies de Byron n'avaient pas d'analogues; qu'aucune traduction n'en pourrait donner une idée, et qu'enfin, ajoutaient en nanties deux jeunes gens, il fallait que ceux qui désiraient connaître ce poëte apprissent l'anglais. Déjà k l'époque de sa liaison avec Adolphe Lullin, Étienne Rivait conçu le projet d'apprendre cette langue ; mais ses études et bientôt après ses travaux pittoresques, ne lui en avaient pas laissé le loisir. Toutefois le désir d'acquérir cette connaissance était resté vivace dans son esprit, et les petites taquineries des jeunes Monod ne manquèrent pas de le raviver encore.

La maison Stapfer, on l'a déjà dit, ne faisait qu'une avec celle des Monod. M. Stapfer avait aussi exercé kles fonctions de pasteur du saint Évangile. Déjà sur le retour, cet homme, qui avait employé sa jeunesse à l'élude des

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