DISETTE M
reurs auxquels on prêtait l'intention d'affamer le peuple.
Par ce fait qui se rapporte à une famille jouissant d'une honnête aisance, on peut se figurer la détresse des personnes pauvres. Comment auraient-elles pu s'occuper de l'éducation, de l'instruction de leurs enfants, lorsque tout ieur temps, toutes leurs ressources étaient employés à les faire vivre matériellement. Les jeunes gens pourvus d'assez de forces physiques. et morales pour résistera ces dures épreuves, en ont sans doute tiré quelque avantage ; ils sont devenus robustes, el leur âme s'est accoutumée à supporter courageusement les orages de la vie ; mais combien en est-il qui ont succombé !
Pour» l'apprentissage de la vie, Étienne était à bonne école. Dans ces temps difficiles, son père, déjà infirme, persistait cependant à continuer ses travaux, et sa mère, remarquable quelques années avant, par sa beauté et l'élégance de ses manières, transformée alors en grave ménagère, ne reculait devant aucun des plus rudes travaux. A Meudon, lorsque la vie était devenue si pesanie, aucun domestique ne sachant faire le pain, ce fut elle, pour éviter d'introduire des étrangers dans la maison, qui se chargea de ce soin pénible.
Le temps de la moisson venu, Étienne fit encore un autre apprentissage. Au commencement de 1793, le gouvernement républicain avait ordonné que l'on ensemençât toutes les grandes allées et les gazons des jardins publics et particuliers ; quelques contemporains d'Étienne doivent môme se souvenir d'avoir vu les parterres et la grande allée des orangers des Tuileries, planiés de pommes de terre et couverts de blé. Sur l'ordre du maire de Meudon, en fit donc ensemencer le vaste gazon situé au nord de la maison. Quand le grain fut mûr, on fil venir un moissonneur avec lequel Etienne, qui ne demandait qu'à employer son activité dévorante, partagea la besogne. Là, il
apprit à scier, à botteler le blé; el faute de voiture dont on ne pouvait faire usage à cause des terrasses et des escaliers disséminés dans le parc, lui, ses sœurs et l'ouvrier transportèrent la moisson dans la grange. Ce travail ne fut pas, comme on pourrait le croire, un simple jeu pour Étienne; le soleil l'avait brûlé, la sueur avait abondamment coulé de son corps : le voyage à iMeaux, auquel il repensa, lui avait appris la valeur du blé, et tout en travaillant, le moissonneur l'avait assuré que larécolle qu'ils faisaient produirait deux sacs semblables à celui qu'il avait été chercher avec son père. Pour la première fois le jeune Étienne éprouva la satisfaction intérieure d'avoir commencé son rôle d'homme, d'avoir été bon à quelque chose.
Mais cette bonne fortune ne se renouvela pas, et les premières «innées de son adolescence furent employés à des passe-temps assez puérils qui fortifièrent son corps, il est vrai, mais sans profit pour son esprit. Il allait, venait au soleil, au vent, à la pluie, sans sortir toutefois de l'enceinte du parc, faisant impitoyablement la guerre aux merles, aux bouvreuils, le seul gibier qui lui fournît l'occasion d'apprendre à se servir d'un fusil. En somme, l'existence retirée que l'on menait à la maison de Aleudon, où aucun voisin n'était encore admis, avait donné quelque chose de sauvage aux habitudes et aux jeux d'Etienne et de ses sœurs.
L'automne et bientôt l'hiver adoucirent l'âprelé de ces mœurs. Le décaissement des jours rendant les veillées plus longues, il fallut trouver une occupation pour remplir les soirées des trois enfants, et pendant la mauvaise saison, entre le dîner et le souper, on leur accorda deux ou trois heures qu'ils pouvaient consacrer a. la lecture.
Le premier livre que l'on mit entre leurs mains fut Don Quichotte. Il serait difficile d'exprimer le plaisir et la vi-
LECTUIIES DÉTIENNE 13
vacité des émotions que causa aux trois jeunes lecteurs l'histoire du chevalier de la Triste- Figure. Étienne, dont le caractère était expansif et l'esprit assez romanesque, s'aperçut alors que son âme avait été jusque-là à l'étroit dans cette belle solitude de Meudon. En suivant don Quichotte, son écuyer et les personnages qui figurent dans ce roman, la vie se présenta sous un tout autre aspect à sa jeune imagination, et, quoique d'une manière confuse, il avait entrevu un monde nouveau.
A cette lecture succéda celle de Gil-Blas. Celle-ci fut goûtée avec un peu plus de réflexion ; cependant, le mélange de profondeur et de finesse des observations que renferme cet ouvrage, le mettant souvent hors de la portée de la jeunesse, il ne fit qu'effleurer l'esprit d'Etienne, tandis que les peintures vives et parfois passionnées qui brillent dans le chef-d'œuvre de Cervantès, demeurèrent imprimées d'une manière ineffaçable dans son imagination.
C'est là où en était Étienne lorsqu'il venait d'atteindre sa quatorzième année, pendant laquelle, s'il eût pu suivre le cours de ses études au collège de Lizieux, il aurait fait sa rhétorique.
En 1795 le désordre était bien grand encore dans le gouvernement de la République ; cependant les douloureux souvenirs de la Terreur commençaient à s'affaiblir. On sentait surtout le besoin de les écarter de sa mémoire pour rentrer dans une vie plus paisible. Les esprits sérieux avaient repris le cours de leurs études, et dans l'ensemble de la société, le besoin d'en renouer des liens si longtemps rompus avait ranimé le goût des divertissements publics et particuliers. Au lieu de se fuir, comme sous le règne de Robespierre, les familles tendaient à se rapprocher. Cette dernière influence se fit sentir dans la solitude de Meudon, et quelques citadins habitant ce vil-
lage, après s'être salués plusieurs fois avec un sourire qui témoignait du bonheur que Ton éprouvait de n'être plus journellement menacés du supplice et des confiscations, finirent par se faire des visites, pour échapper à la vie claustrale qu'ils menaient depuis deux ans.
La maison de Meudon avait une belle apparence et le jardin a été planté, dit-on, d'après les dessins de Lenôtre; aussi dans des temps plus tranquilles cette habitation excitait la curiosité des amateurs V *
Dès que la politique n'entretint plus des inquiétudes incessantes, que le besoin de distractions se fit sentir, que cette défiance qui tenait chacun cioué chez soi, eut cessé entre voisins, les habitants du village se firent des visites et la maison de Meudon ne fut plus si solitaire.
C'était au printemps de 1795, les lilas étaienten pleines fleurs, et près de la grande pièce d'eau un massif énorme de ces arbrisseaux répandait un parfum enivrant dans l'air. Les trois enfants se promenaient près de leur mère, lorsqu'elle leur dit : « Nous recevrons ce soir la visite de monsieur et de madame B... et de leurs deux demoiselles. Quant à vous, ajouta-t-elle en s'adressant à ses filles, vous aurez soin de vous tenir prêtes à m'aider à faire les honneurs de la maison. Pour toi, Etienne, ajouUt-elle, j'espère que tu ne te conduiras pas en petit sauvage ainsi que cela t'arrivc si souvent, et je le recommande surtout de mettre un peu d'ordre à ta toilette. » L'idée d'une grande visite et celte dernière recommandalion donnèrent de l'inmeur à Etienne, et en véritable sauvage qu'il était encore à cette heure de cette journée, il hocha la tôte et fit la grimace.
Vers quatre heures après-midi, car on dînait encore communément à deux heures à cette époque, la fa-
* Otte m:tK n appartient aujourd'hui à M. le général Jactuemiiiot.