‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 41 sur 201 · M. STAPFER · texte numérisé non relu

M. STAPFER

langues anciennes et étrangères et de la théologie, était un véritable puits de science. Outre les connaissances variées présentes à sa mémoire, il possédait une riche bibliothèque qui couvrait toutes les parois de son appartement de Paris, mais dont la plus grande partie était restée à Berne. Dans son salon, à l'exception de la cheminée, des fenêtres et des portes, toutes les autres parties pleines étaient couvertes de livres depuis les in-folios posant sur le plancher, jusqu'aux formats graduellement moins grands qui, de tablette en tablette, allaient toucher au plafond. Des meubles tellement simples déforme et de couleur qu'il n'en restait aucun souvenir dans la mémoire, étaient semés au hasard dans ce salon, où il n'y avait d'immuable qu'un grand canapé sur lequel se tenaient madame Stapfer et les dames, quand il en venait, les mercredis soir, jours de réception.

Madame Stapfer, quoique mère de deux fils, Charles et Albert, âgés de seize à dix-sept ans, paraissait jeune comparativement à son mari, dont la constitution naturellement faible avait été amoindrie encore par des infirmités prématurées. Madame Stapfer, au contraire, avait extérieurement et dans le caractère une certaine jeunesse indépendante des années. Sa chevelure d'un blond cendré, ses yeux bleus, et un teint d'une fraîcheur et d'un éclat remarquables, donnaient un charme particulier à l'expression de cette dame, qui avait conservé cette pureté et cette gaieté calme que l'on perd ordinairement quand la jeunesse nous quitte. Quant aux deux fils, Charles, qui étudiait le dessin dans l'école de la maison Monod, est aujourd'hui un ingénieur civil distingué, et Albert, dès l'âge de vingt ans, avait fait une traduction en vers du Faust de Gœthe.

En somme, le professorat de dessin qui n'apporte ordinairement point de gloire et peu de profit à ceux qui

l'exercent, eut des résultats bien différents pour Etienne, qui se prouva tout à coup admis avec distinction et d'une manière vraiment amicale au milieu de familles formant une société où se réunissaient habituellement chaque semaine beaucoup d'hommes distingués de la France, et la plupart de ceux venant d'Allemagne, de Suisse et d'Angleterre pour s'arrêter à Paris.

A ces soirées hebdomadaires, se réunissaient des hommes de tout âge, mais animés généralement de l'amour des sciences et des lettres. Parny les plus jeunes, la plupart d'entre eux complétaient leurs études en suivant les cours publics à la Sorbonne et au Collège de France; et les leçons auxquelles ils avaient assisté le matin, leur fournissaient le soir la matière de discussions intéressantes et très-animées. Divisés par groupes dans le salon Stapfer, les uns traitaient des questions de droit, d'autres s'occupaient de sciences naturelles, mais le plus grand Dombre de littérature, et ils formaient autant de petits cercles où chacun, sans trop élever la voix, défendait cependant son opinion avec chaleur, jusqu'au moment où par un sentiment unanime de respect, ils faisaient tout à coup silence, lorsque le savant Ampère, l'illustre voyageur Humboll, Maine de Byran, le profond métaphysicien, ou le spirituel Benjamin Constant prenaient la parole.

M. Cousin, déjà professeur de philosophie, et qui comptait parmi les jeunes gens présents dans ce salon plus d'un^ de ses élèves et admirateurs les plus fervents, Ampère le* fils, Albert Stapfer, Sautelet et d'autres encore, Cousin était un de ceux qui par la hardiesse de ses idées et l'éclat de son élocution, transformait le plus subitement le salon Stapfer en un auditoire. A "sa voix comme à celle des hommes éminents de l'assemblée- la maîtresse de la maison et les dames assises près d'elle sur le canapé, cessaient de causer; et mesdames Suard et Chabaud-

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Latour elles-mêmes qui, dans une encoignure du salon, maintenaient religieusement la tradition du whist des mercredis, suspendaient leur jeu pendant quelques instanls pour écouter.

Fidèle à ces réunions, le voyageur Simon était l'un des spirituels causeurs. Après son retour d'Amérique, ayant parcouru l'Angleterre et l'Italie, il avait rassemblé en quatre volumes et sous forme de journal, ses observations faites dans ces pays, et les impressions qu'il y avait reçues. Ce ne sont guère que des causeries spirituelles sur toute espèce de sujets, et on avait plus de plaisir à les entendre débiter par l'auteur qu'à les aller chercher dans ses livres. Toutefois ces voyages, peu connus aujourd'hui, eurent une espèce de vogue causée par le ton de bonhomie avec lequel l'auteur avançait parfois les sophismes les plus étranges. Un de ceux qui attirèrent le plus l'attention était les critiques et le dénigrement que lui inspiraient les peintures de Raphaël. Dans ses livres, ainsi que dans le salon de M. Stapfer, usant du privilège que se donnent ceux qui se mettent en dehors des connaissances reçues par les hommes de l'art, il critiquait ou louait à tort et à travers les productions des plus grands maîtres de l'Italie. C'est ainsi qu'après s'être extasié sur le coloris fin et transparent de Léonard de Vinci, il s'écriait tout à coup : « Je ne reviendrai jamais de la surprise que Raphaël m'a causée.. Dur comme des découpures ; toujours la même expression; et cette expression, l'absence d'expression! Et puis dans les fonds, ces paysages indigo, avec des arbres qui rassemblent à des balais ! On me dira, ajoutaitil en riant, que Raphaël n'était pas paysagiste; hé! je le vois bien! » Ces phrases hachées, incorrectes qui pouvaient passer dans le désordre de la conversation, on les retrouve textuellement reproduites dans les livres de Simon ou lorsqu'il se laisse aller à toute la naïveté de

ses goûts pittoresques, il met l'anglais Wilkie, peintre de genre, au-dessus de Raphaël. On ne se serait pas arrêté à ces excentricités du voyageur Simon, si cet homme n'eût au fond donné son opinion sans prétendre le moins du monde l'imposer aux autres. Mais précisément par sa bonhomie et sa simplicité, il fit plus d'un prosélyte. C'était pendant les années de 1817 et 1818 que ces étranges idées sur les arts commençaient à prendre quelque consistance, et lorsque la littérature était elle-même menacée dune révolution radicale par l'admiration poussée jusqu'à l'engouement que la jeunesse témoignait pour le caractère et les poésies de lord Byron. Déjà les questions interminables entre les romantiques et les classiques commençaient à être soulevées, et le salon Stapfer n'était pas celui de Paris où on les agitât avec le moins d'ardeur.

Parmi ceux dont la conversation avait le plus de charme pour Étienne était de Bonstetten, vieillard ingénieux et savant, plein de grâce et de simplicité, auteur des Etudes sur le Latium, et du spirituel ouvrage, l'Homme du Nord et l'homme du Midi. Jamais oir ne s'était entretenu avec lui sans qu'il déposât dans l'intelligence de celui qui l'écoutait des connaissances neuves présentées sous le voile de la philosophie la plus élevée et la plus bienveillante,

Le nombre des personnes admises dans le salon Stapfer, la variété de leurs études, de leurs goûts et <'es lieux qu'ils avaient parcourus, devenaient pour Étienne des occasions sans cesse renaissantes de satisfaire le désir ardent qu'il avait d'étendre le cercle de ses connaissances, et de se tenir au courant de la marche de l'esprit des hommes de son temps. Parmi les étrangers qui vinrent se présenter au vénérable Stapfer, deux Suisses, natifs d'Arrau, excitèrent vivement l'attention de la- société des mercredis, par les récits que l'un d'eux, Reenger, lit du

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