‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 42 sur 201 · MADEMOISELLE WRIGHT · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE WRIGHT

voyage qu'ils venaient de terminer. Us arrivaient de l'Amérique méridionale où ils avaient habité pendant sept ans le Paraguay et y avaient simultanément étudié la botanique et exercé la médecine dans les Étals du docteur Francia.

On voyait aussi apparaître assez souvent dans le salon Stapfer, une femme d'une trentaine d'années, mis&Wright, de New-York, américaine remarquable par sa taille élevée, par le laisser-aller de sa toilette, mais plus encore par la singularité de son caractère et de son esprit. Liée avec le général La Fayette, non-seulement elle était un apôtre fervent de la liberté en général, mais particulièrement de l'abolition de l'esclavage, ce qui était le sujet habituel de sa conversation. Pendant les années où elle fréquenta la maison de M. Stapfer, elle ne cessa pas de combiner le projet qu'elle méditait depuis longtemps, et en 1824 elle résolut de consacrer ses talents, sa fortune et sa vie même au soulagement des noirs, esclaves aux États-Unis. Son plan consistait à acheter des nègres et à les transporter dans un État où l'esclavage fût aboli. Ces noirs devaient travailler trois ans pour leurs maîtres, ce qui était jugé suffisant pourles payer de leurs dépenses. A la fin des trois ans, les nègres affranchis se seraient trouvés libres et sachant un métier. On dit que le succès de cette entreprise gigantesque n'aété arrêté que par la cupidité des gens qui faisaient le commerce des noirs autour du pays acheté par miss Wright, et cette femme courageuse a perdu sa fortune, sa santé et entin l'espoir de réaliser son projet. Mais l'énergie qu'elle a montrée en certaines circonstances est â peine croyable. Plus d'une fois elle a couru à cheval pour reprendre à main armée les noirs que les marchands avaient enlevés de ses habitations. Une de ses lettres, dont on lut quelques fragments dans une des soirées Stapfer, peut donner une idée

de ce Thésée féminin à son entrée au désert : « Après avoir parcouru une immense étendue de pays, écrit-elle à ses amis d'Europe, me voilà enfin propriétaire dans les forêts de ce nouveau territoire acheté des Indiens par les États-Unis, il y a cinq ans. Ce terrain est encore habité parles ours, les loups et les panthères; mais ne vous effrayez pas. Deux fois j'ai parcouru ce territoire en long et en large, faisant quarante milles par jour à cheval dans un pays inculte, me reposant la nuit dans les cabanes ouvertes à tous vents, ou dans les bois mêmes, avec une peau d'ours pour lit et ma selle pour oreiller. Mais je me suis bien portée et je me porte bien. Je jouis d'une santé plus forte, plus parfaite que je n'ai connu 'de ma vie. J'ai vu des ours sans en être attaquée, car loin d'attaquer, ils vont fuyant. J'ai bravé tous les temps, le chaud et le froid, et je n'ai eu ni fièvre ni rhume. »

Cette étrange personne, dont la conduite était irréprochable, avait une aversion décidée pour le mariage régularisé par la loi. Après l'insuccès de son entreprise et la ruine de sa fortune, elle s'attacha à X.... dont elle eut une fille; et ce ne fut qu'à son retour en France et sur les instances du général La Fayette, qu'elle se décida à faire consacrer son union par les lois civiles et religieuses.

Dans l'ensemble des hommes distingués par leur savoir qui fréquentaient le salon Stapfer, les voyageurs étaient de ceux qui donnaient le plus d'intérêt à ces réunions. La conversation piquante et solide tout à la fois de Humbolt, la présence de Passalaqua revenant d'Egypte avec une précieuse collection de curiosités tirées des tombeaux deThèbes; l'architecte Gau qui publiait une continuation du grand ouvrage de la commission d'Egypte en reproduisant les monuments de la Nubie, et enfui Pacquot revenant de la Cyrénaïque, riche de dessins tracés d'après l\s antiquités de la grande syrte, répandaient

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