VOYAGEURS CÉLÈBRES
dans ces réunions des connaissances dont chacun, quel que fût l'objet particulier de ses études et de ses goûts, pouvait profiter. Dans le salon régnait une atmosphère à la fois scientifique et littéraire dont il semblait que tout esprit, pour peu qu'il eût de force et d'élasticité, dût ressentir la salutaire influence.
Étienne se trouvait bien heureux d'avoir été admis dans une famille où s'offraient à lui, outre le charme d'une société sûre et si distinguée, les occasions fréquentes de s'instruire. Les jeunes amis qu'il y avait trouvés, Albert Stapfer et Ampère fils, entre autres, entraînés par le vif amour qu'ils avaient pour les lettres, lui soufflaient en quelque sorte quelque chose de leur enthousiasme juvénile. Les conversations entre eux ne tarissaient pas; mais Étienne, dans le moment le plus chaud de ces entretiens, s'en trouvait parfois isolé tout à coup. Albert et Ampère savaient l'anglais, langue à laquelle Étienne était resté étranger jusque-là. Les ouvrages de lord Byron et de Walter Scott préoccupaient vivement tous ceux qui pouvaient les lire, et faisaient déjà naître des discussions auxquelles Étienne, faute d'entendre leurs textes, ne pouvait prendre part.
Cette lacune dans les connaissances d'Étienne commençait à lui être désagréable, et pendant quelque temps il chercha vainement les moyens et le temps nécessaire pour la remplir sans nuire à ses occupations journalières. La difficulté de surmonter les empêchements qui s'opposaient à ce surcroît de travail, le rendit longtemps indécis, et ce ne fut, comme il arrive si souvent dans la vie, que le hasard qui le tira d'incertitude en cette occasion.
Admis pour enseigner dans des maisons où on le traitait avec une considération particulière, Étienne voyait journellement s'augmenter le nombre de ses élèves. On n'ignore pas que les personnes du monde ne prennent, la
lii SOUVENIRS DE SOIXANTE ANNEES
plupart du temps, des leçoos d'arts d'agrément, que pour remplir le vide des journées et donner une espèce d'occupation, surtout aux jeunes demoiselles. Madame R.... , dont la fille avait une santé délicate, désirait faire prendre à celte jeune personne des leçons de peinture pour la distraire. Etienne, connu de toute la société de madame R lui fut indiqué comme celui qui remplirait le mieux ses intentions, en sorte que le professeur, admis d'abord dans cette maison avec beaucoup d'égards, ne tarda pas à y recevoir des témoignages d'amitié. Les leçons, il est vrai, se passaient le plus souvent en conversations, pendant lesquelles Étienne satisfaisait particulièrement ses clientes et sa conscience, en improvisant pour elles et sous leurs yeux, des compositions peintes à l'aquarelle. Or, outre le professeur de dessin, ces dames en avaient un de langue anglaise, dont les leçons précédaient celles d'Etienne, d'où il résultait que souvent celui -ci assistait à la correction des thèmes et des versions qu'avaient faits la mère et la fille. Ces dames, il faut le redire, prenaient toutes ces leçons bien plutôt pour se distraire que dans l'intention d'étudier sérieusement, en sorte qu'Etienne se permettait parfois des plaisanteries sur les résultats de leurs travaux. Un jour, entre autres, que les devoirs des deux écolières présentaient une si riche collection de contre-sens que l'hilarité devint générale, Étienne dit tout à coup à madame R.... : Voulezvous faire le pari, madame, que si je me mets à étudier l'anglais, j'en saurai plus que vous et mademoiselle votre fille dans quinze jours? La réponse resta indécise, mais Éflienne avait pris sa décision; dès le soir même il se pourvut des livres nécessaires à l'étude nouvelle à laquelle il avait résolu de se livrer, et pendant les trois premiers mois il prit régulièrement deux et quelquefois trois heures sur son sommeil pour surmonter les premières