‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 44 sur 201 · LANGUE ANGLAISE · texte numérisé non relu

LANGUE ANGLAISE

difficultés que présente toujours l'étude d'un idiome auquel on a été étranger jusqu'à l'âge de près de quarante ans. Ce premier labeur, dur, ingrat, loin d'affaiblir son courage, l'irrita. N'obéissant qu'au désir vif d'atteindre le plus tôt possible le but qu'il s'était proposé, au lieu de se conformer à l'usage établi en étudiant d'abord les ouvrages écrits en prose, Etienne se fit au contraire une loi, sitôt qu'il connut la grammaire anglaise et posséda une série des mots indispensables, de s'appliquer à la lecture des poètes ; route difficile, hérissée d'obstacles, mais qui mène plus vite et plus directement où l'on veut arriver. Chez tous les peuples, ce sont les grands poètes qui ont imprimé aux langues leur véritable caractère; c'est donc dans les écrits de ces hommes privilégiés qu'il faut se faire aux idiomes dont ils se sont servis. En effet, si l'on commence l'étude d'une langue avec les prosateurs, la difficulté que l'on éprouve ensuite à passer du langage logique de ceux-ci, au style hardi, figuré et inversif des poètes, laisse pour toujours dans l'esprit une lacune, un vide infranchissable.

Encouragé, aidé même dans ses efforts par les jeunes gens avec lesquels Etienne avait contracté amitié dans les familles Stapfer et Monod, malgré les occupations que lui donnait son professorat, il poursuivit cette étude pendant deux ans avec la même ardeur. On s'intéresse assez volontiers à ceux qui sont dominés par une passion, sur- t tout quand elle est louable. Parmi les personnes de la société Stapfer, M. Simon le voyageur, qui encourageait vivement Etienne à cultiver la laugue anglaise, lui proposa de le présenter à une famille de ce pays, dont tous les membres avaient du goût pour les lettres et les arts. C'était celle de M. et madame Nightingale dont l'une des filles, en très-bas âge alors, a rendu son nom célèbre en Europe en 4855, en allant en Orient, pendant la guerre

de Crimée, soigner et consoler les blessés de l'armée de son pays. La portion de la famille habitanl alors Paris, se composait de M. el de madame Nightingale et des deux sœurs de celte dame, miss Betty et miss Julia Smith. Ces deux demoiselles, s'occupant de peinture, avaient fait naître 'l'idée à M. Simon d'introduire Etienne dans leur famille. Cette présentation qui semblait devoir se résoudre en de simples politesses, prit aussitôt un caractère plus sérieux. Etienne reçut de la famille Nightingale un accueil qui le toucha profondément, et un mois était à peine écoulé que de là s'était formée une de ces amitiés à l'anglaise, qui aujourd'hui (1857), après bien plus de trente années, dure encore dans toute sa vivacité.

Les deux sœurs de madame Nightingale avaient un goût très-vif pour les lettres; mais miss Julia aimait particulièrement la poésie, et grâce à son heureuse mémoire était toujours disposée à réciter les plus beaux passages des grands poêles de l'Angleterre, ce qu'elle faisait volontiers quand on l'en priait. Pour mettre à profit ces précieuses leçons, Etienne dont l'oreille n'était pas encore faite à la langue anglaise, étudiait chez lui la veille, les morceaux que l'on était convenu de lui réciter le lendemain, et ce fut dans ces circonstances que se présentèrent pour lui les occasions de familiariser ses organes avec la prononciation d'un idiome si différent de lui-même quand » on le parle ou quand on le lit.

Rien n'est plus niais que de se laisser mourir de faim quand le ciel nous a donné les moyens d'éviter ce triste résultat. Si Etienne eût écouté quelques amis qui prétendirent, lorsqu'il accepta la clientèle de Keverdin, qu'il dérogeait, quel eût été son sort? Dieu le sait! En professant l'art de la peinture hors de son atelier, partout où il s'est présenté il a reçu contre tout: probabilité, il est vrai, un accueil honorable et souvent les témoignages

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