‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 47 sur 201 · RÉDACTEURS DU LYCEE · texte numérisé non relu

RÉDACTEURS DU LYCEE

un cercle attentif autour de Loyson qui interrogeait M. Stapfer avec chaleur, sur le choix qu'il pourrait faire d'un écrivain assez versé dans la connaissance des arts pour faire un examen critique de l'exposition. « Tenez, lui dit M. Stapfer ej) tirant Etienne par la main, voici votre homme, je vous réponds de lui. » Loyson ne savait môme pas si Etienne était en état d'écrire en français; mais le temps le pressait tellement qu'il accepta sans observations, se réservant sans doute la faculté de remanier au besoin la forme sous laquelle le critique improvisé présenterait ses idées.

La publicité du Lycée était restreinte, mais Etienne n'ignorait pas ;jue le petit nombre de ses lecteurs se composait de ce qu'il y avaità Paris d'hommes éminenls dans le monde et dans les lettres; aussi le jour où parut le premier morceau qu'il avait écrit pour le Lycée éprouvat-il une angoisse analogue à celle qui lavait si rudement travaillé lorsqu'il exposa pour la première fois au salon du Louvre en 1 808. On le lut avec indulgence et pendant le cours de l'apnée que dura l'existence du Lycée, nonseulement ses collaborateurs approuvèrent ses examens de l'exposition, mais on l'engagea à traiter quelques sujets relatifs aux monuments de l'antiquité et à rendre compte des représentations des théâtres Italien et de l'Opéra-Comique, ainsi que des ouvrages de théorie musicale.

Quant aux réunions hebdomadaires des rédacteurs du Lycée, elles étaient charmantes, et il n'est pas un de ceux qui en ont fait partie qui n'en ait conservé le plus agréable souvenir. Tous les quinze jours on se rassemblait chez un restaurateur, rue du Hasard, pour causer avant, pendant et après un modeste repas. Grâce à une précaution délicate, trop souvent négligée en pareille occasion, on avait eu soin de prendre pour règle de la dépense de

ces pique-niques, le niveau présumé de la bourse la plus humble. L'écot était de quatre francs pour chaque convive, prix obtenu à grand'peine du maître restaurateur, qui, pour se dédommager du sacrifice qu'il prétendait faire, ne manquait pas, au moment du stvvice, de crier à son chef de cuisine avec un dédain indicible : « Le dîner des gens de lettres! » Souvent, après ces repas, dans les beaux jours de l'été, quelques-uns des lycéens, M. Patin et Etienne entre autres, allaient jusqu'au boulevard du Mont-Parnasse, s'asseoir sur les bancs de l'école de musique que tenait Choron; ce bon et savant Choron qui aimait si sincèrement son art, qui l'enseignait d'une manière si consciencieuse, et avait formé une école que l'insouciance des gouvernements a laissé éteindre faute des légers secours vainement demandés par le fondateur et par ses amis. C'était là, dans cette modeste enceinte où le professeur, entouré de ses jeunes élèves, faisait revivre la musique trop longtemps oubliée de Paleslrina, de Haendel et de Gluck , c'est là que parmi les chan leurs que Choron a formés, on entendait le jeune Dupré, à peine échappé de l'enfance, chanter l'air de la Didon de Piccini, « Ah ! que je fus bien inspirée, »

Hélas ! avec la suppression brusque de la feuille du Lycée, cessèrent ces réunions amicales où chacun profitait des connaissances variées de ses collaborateurs. En cette année le gouvernement était tellement harcelé par les écrits de l'opposition, que l'on frappa un impôt, un droit de timbre sur tous les journaux sans exception. Vainement lit-on valoir, en faveur de l'innocent Lycée, son dévouement exclusif aux muses; il fut englobé dans la mesure générale, et comme le nombre de ses abonnés n'était pas encore suffisant pour le soutenir, il mourut presque en naissant.

A la fin de cette année 1819, Etienne éprouva un de

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