‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 48 sur 201 · ÉCOLE DE CHORON · texte numérisé non relu

ÉCOLE DE CHORON

ces chagrins dont le souvenir ne s'efface que bien difficilement; il perdit une nièce âgée de près de quinze ans, qui lui était devenue d'autant plus chère que depuis une année il avait pu apprécier ses excellentes qualités, en prenant part à son instruction. Enlevée en peu de jours par une maladie inflammatoire, le spectacle déchirant de son agonie et de sa mort laissa dans l'âme d'Étienne un fond de tristesse dont il ne put tempérer les accès pendant plusieurs années, qu'en se livrant avec fureur à l'étude ou en voyageant. Le produit de cjuatre ans dé professorat avait rétabli dans les affaires d'Etienne l'équilibre détruit pendant les deux invasions et les premiers temps de la Restauration. Quoiqu'il n'eût qu'à se louer des connaissances et des amis qu'il devait à sa profession passagère, cependant l'activité un peu matérielle à laquelle l'obligeait ce genre d'occupations, commençait à le fatiguer. Profitant, en 4820, du départ de ses élèves pour la campagne, à l'époque de la belle saison, il résolut de prendre aussi ses vacances. Jetant donc la paille au vent, il partit pour Orléans , décidé à poursuivre son voyage sans déterminer d'avance son but et sa durée. C'est ainsi qu'en parcourant la Touraine, l'Anjou, la Vendée, le Bordelais, la Charente et la. Saintonge, il arriva presque sans s'en douter à Cauterets, dans les Hautes-Pyrénées. Quoique au fond Etienne ne fît cette course que pour se reposer et éloigner surtout de son esprit le souvenir de sa nièce, il ne resta pas innetif. Outre l'étude de l'anglais qu'il poursuivait le soir dans les auberges, durant les excursions qu'il faisait toujours à pied, il dessinait les villes, . les monuments, les paysages et tout ce qu'il observait de curieux. C'est ainsi qu'en se promenant il termina une suite de vues de tous genres prises dans les diverses contrées qui viennent d'être désignées.

A l'exception de quelques jours passés à Véretz chez

Courier, le voyage d'Etienne s'était accompli sans qu'il rencontrât qui que ce soit de connaissance jusqu'aux Pyrénées Arrivé à la vallée d'Argelôs, il laissa le gros de son bagage à la diligence, et se mit en route, son portefeuille sous le bras, pour parcourir tranquillement à pied ce lieu admirable et rejoindre la route qui mène à Cauterets. Après d'assez nombreuses excursions autour d'Argelès, Étienne prenant un peu de repos à la porte de l'auberge de Pierrefitte où il s'était rafraîchi, aperçut tout à coup un groupe de dames et de messieurs à cheval, débouchant au galop de la route de Saint-Sauveur et se dirigeant vers l'auberge pour faire souffler leurs montures. Au moment où ils entraient dans la cour, les paroles adressées aux deux cavalières précédés de madame la princesse, madame la duchesse, attirèrent l'attention d'Élienne, qui ayant appris que ces personnes habitaient Cauterets et allaient y rentrer, éprouva une certaine contrariété à l'idée de retrouver Paris et ses élégances là où il ne venait chercher que des lieux sauvages et la solitude. Mais distrait bientôt de ces pensées par la grandeur et l'étrangeté des lieux où il se trouvait, il se remit en marche vers Cauterets, s'arrétant tous les vingt pas pour accoutumer ses yeux et son àme aux beautés gigantesques dont il était entouré. Tandis que tout occupé des accidents bizarres que présente le cours désordonné du Gave à travers l'amas de roches connu sous le nom de Colimaçon, la cavalcade venant de Pierrefitte et passant sur la route fut encore aperçue par le voyageur pédestre qui ne se doutait guère à ce moment que, dès le soir même, il serait admis au milieu de cette société brillante.

Or il arriva que les premières personnes qu'Etienne aperçut en entrant à Cauterets, furent le comte Auguste de Saint-Aignan, son ancien ami et condisciple à l'école de David, puis M. Patin, l'un de ses collaborateurs du

VOYAGE d'ÉTIENNE 135

Lycée. Après le premier étonnement causé par cette rencontre imprévue, les deux anciens habitants de Cauterels pensèrent à aider le nouvel arrivé dans la recherche d'un logement. Tous, jusqu'aux plus humbles réduits, étaient occupés, tant le nombre des baigneurs était grand, en sorte qu'après quelques recherches vaines, M. Patin offrit obligeamment à Étienne de partager avec lui l'unique chambre où il logeait. Cet arrangement accepté avec reconnaissance, le comte de Saint-Aignan invita les deux camarades de chambre à venir passer la soirée dans sa famille, où la société la plus brillante de Cauterels se réunissait habituellement.

Depuis Véretz où Étienne s'était habillé, il n'avait pas quitté ses vêtements de voyage et de travail ; aussi ne putil s'empêcher de rire de lui-même, lorsqu'il fil sa toilette de salon, vers le soir, en repassant dans sa mémoire la résolution qu'il avait prise le matin, de fuir le monde, et de vivre dans les lieux sauvages qu'il était venu chercher.

Le moment de la réunion venu, M. Patin, qui en faisait partie depuis son séjour à Cauterets, y conduisit Étienne, qui fut présenté pour la première fois par son ancien condisciple à madame de Saint-Aignan et à ses deux demoiselles, qui firent au voyageur l'accueil le plus cordial. La princesse de Beauvau et la duchesse de Broglie, les deux élégantes amazones qu'Étienne avait aperçues à Pierrefitte et sur la route avec leurs écuyers cavalcadours, le duc de Broglie, le général d'Arlincourt, frère de l'écrivain, et M. de Montyon, se trouvaient dans le salon ainsi que la marquise de La Grange, la comtesse Duchâtel et son fils1, puis le comte de Girardin, peintre

* Ministre de l'intérieur pendant le règne de Louis-Philippe.

amateur distingué, avec sa fille, amre et compagne assidue des demoiselles de Saint-Aignan.

Le comte de Saint-Aignan, qui savait déjà qu'Étienne avait recueilli une suite assez considérable de dessins pendant ses courses, éveilla à ce sujet la curiosité des personnes réunies chez lui, et engagea le voyageur à apporter son portefeuille le lendemain soir. A cette époque (1820), la lithographie, la photographie n'avaient pas encore multiplié à l'infini les vues de toute espèce d'objets comme de nos jours (4858), et il y a trentehuit ans qu'un recueil de dessins faits d'après nature piquait vivement la curiosité des amateurs, et faisait necevoir favorablement l'artiste dans les lieux où il passait.

L'accueil amical du comte de Saint-Aignan etdeM. Patin avait fait accueillir Étienne avec confiance dans les salons de Cauterets, et ses dessins achevèrent de lui donner une espèce de petite vogue qui lui fit prendre part aux plaisirs, aux promenades de ce monde élégant. Toutefois il ne se laissa pas vaincre complètement par les délices de cette Capoue, et réalisa le projet qu'il avait formé de faire une suite de vues des aspects les plus remarquables de la partie des Pyrénées, depuis l'entrée de la vallée d'Argelès, remontant le Gave jusqu'à Cauterets, puis au delà du lac de Gaube et rasant la base du Yignemale pour suivre la vallée transversale , tomber vers le cirque de Gaverny et rentrer à Cauterets par Gèdre, Luce et Pierrefitte.

Le mélange de distractions agréables et d'occupations sérieuses auxquelles Etienne se livra pendant son séjour aux Pyrénées, relrempèrent son âme et son esprit. Malgré la fatigue causée par ses excursions dans les montagnes et ses travaux pittoresques, il avait encore trouvé le temps de prendre des noies et môme de ne pas abandonner l'étude de l'anglais. En rentrant à Paris, outre le plaisir

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