LES PYRÉNÉES
qu'il éprouva de se retrouver au sein de sa famille, il serait difficile de dire le nombre des soirées où Ton se rassembla pour feuilleter ses cartons de voyages. Les baigneurs de Cauterets furent surtout curieux de revoir la représentation, quelque imparfaite qu'elle fût, des aspects majestueux des Pyrénées; et les dessins passèrent successivement dans les salons de la famille Sainl-Aignan, de la princesse de Beauvau et de la marquise de La Grange.
La plupart des personnes qu'Etienne avait rencontrées à Cauterets, liées avec les écrivains du Lycée, connaissaient cette revue, en sorte que les morceaux publiés par „ Etienne ont pu entrer pour quelque chose dans la bonne réception qui lui fut faite. Aussi quoique son avenir fût bien obscur, cependant son admission dans la société des gens de lettres du Lycée et l'accueil qu'il avait reçu des personnes qu'il rencontra aux Pyrénées, lui donnèrent une certaine conliance en lui-môme qu'il n'avait pas ressentie jusque-là. Cependant les années s'accumulaient sur sa tête, et quoiqu'il sentît son âme et son esprit surchargés d'un trop-plein de sensations et d'idées, le modo d'épanchemenl lui manquait encore. Il ne pouvait plus compter sur ses pinceaux, et ses essais littéraires étaient encore trop insignifiants pour qu'il se fiât à sa plume. Tl était donc en proie à tous les ennuis de sa position incertaine.
Au mois de mai 1821, l'envie de voyager le reprit, et il résolut de visiter l'Auvergne, dont il avait entendu vanter les curiosités naturelles et les beautés pittoresques. Son attente ne fut point trompée; et pendant cinq mois de séjour tant dans la haule que dans la basse Auvergne, depuis Riom jusqu'à Aurillac, il parcourut ces contrées bouleversées à deux ou trois reprises par des éruptions volcaniques tellement anciennes, qu'aucun historien de
l'antiquité n'en fait mention, et qu'elles n'ont été signalées que vers la fin du siècle dernier.
En ce pays, les rochers, les cailloux mômes que l'on pousse en marchant, excitèrent vivement la curiosité d'Étienne. Un habitant de Ciermont, l'abbé Lacoste, déjà âgé, mais dont la vie énergique a été employée à étudier les volcans d'Auvergne et à jeter les fondements du cabinet géologique de sa ville natale, le prit en amitié, lui fit connaître les principes de la science qu'il professait, et lui indiqua les lieux les plus curieux à visiter aux Monts- Dôme, aux Monts-ûore et dans le Cantal. Pour qu'Etienne fît ses excursions plus facilement et avec profit, l'abbé Lacoste lui donna pour guide un Auvergnat très au courant des lieux et des objets, et dont il s'était servi luimême dans ses courses. Cet homme, espèce de Sancho Pança, marcheur infatigable quoique ses jambes fussent torses, avait deux métiers : l'hiver il était perruquier, et l'été il conduisait les savants ou les curieux dans la chaîne des Monts- Dôme qu'il connaissait parfaitement bien.
Le travail d'Étienne en Auvergne se résuma en cent vingt dessins, où tout ce que cette contrée offre de vues pittoresques et de phénomènes curieux, esl reproduit. Il vécut presque toujours solitaire dans ces montagnes , dont la plus grande partie, il est vrai, est inhabitée. A Cier mont il n'eut de rap orts qu'avec le bon abbé Lacoste, puis avec Jacquemont, alors le futur voyageur dans l'Inde, et le comte Jaub m i, qui, plusieurs années après, prit part à nos débats parlementaires. Etienne les rencontra, sans savoir qui ils étaient, sur un des petits volcans du Puy de-Dôme. Les deux jeunes savants revenaient du Cantal, après y avoir fait des études minéralogiques. Les habitants de Paris se reconnaissent facilement entre eux aux manières et au langage; aussi, bien que les trois voy-igeurs fussent déguisés par des vêtements fripés par