‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 50 sur 201 · L'AUVERGNE · texte numérisé non relu

L'AUVERGNE

le soleil et la pluie, et salis par les terrains sur lesquels l'amour de la science et la curiosité les faisaient souvent ramper, ils prirent de compagnie le chemin de Clermont, et furent tout étonnés en y arrivant de voir qu'ils habitaient la môme auberge, où ils prirent leur repas ensemble.

Ces deux voyageurs, dont les habits ne tenaient littéralement plus à leurs corps, avaient hâte de rentrer à Paris, en sorte qu'Etienne ne put jouir et profiter de leur conversation qu'un ou deux jours. Les personnes avec lesquelles il eut les rapports les plus prolongés à Clermont étaient des Anglais, logés dans la même auberge que lui, un M. Nat et sa femme, déjà âgés, et leur fils approchant de la trentaine. C'étaient d'aimables gens, qui peu de jours après l'arrivée d'Etienne à Clermont, lui avaient fait accueil, et l'initièrent aux habitudes de leur pays. On fit choix d'une chambre qui devint commune. La famille anglaise elle Parisien réunirent là tous les livres qu'ils possédaient, et le soir, après les excursions de la journée, on se rassemblait pour lire, faire la conversation et prendre le thé. La formation si prompte de cette petite société avait deux causes : le goût des deux Anglais, le père et le fils, pour l'art de la peinture, et la passion avec laquelle Étienne se livrait à l'étude de la langue anglaise dans ses moments de loisir. Étienne s'était attaché à ses compagnons anglais, et ne se sépara pas d'eux sans regrets ' lorsqu'il les quitta pour s'enfoncer dans le Cantal. Là, après avoir parcouru cette dernière partie de l'Auvergne en suivant le cours de la Cère le long des montagnes jusqu'à Aurillac, il en remonta la chaîne prise à revers jusqu'à Mauriac. Une nuit entière de sommeil ayant calmé l'agitation fébrile que causent les courses faites au grand air et à la chaleur, Etienne, en ouvrant le lendemain son portefeuille, ne put s'empêcher de sourire tris-

tement, en voyant le résultat futile qu'il avait obtenu au prix de tant de fatigues.

Les montagnes du Cantal, qui avaient produit tant d'effet sur son imagination quand il les parcourait, semblaient déjà s'évanouir comme des ombres, et celte idée, près de retourner à Paris, le fit rentrer dans les réalités de la vie. De réflexion en réflexion, il fut conduit à se demander quel sens, quel but avait le voyage qu'il venait de faire; quelle espèce de profit il en pourrait tirer, tant qu'enfin il en vint à penser que lorsque quelques mois encore seraient écoulés, il aurait atteint l'âge de quarante ans Quarante ans! Ces deux mots lui firent tomber un glaçon sur le cœur.

Cependant il ne céda pas longtemps à ce découragement, et donna ordre à son guide de préparer le bagage afin de se mettre en route à trois heures du matin pour les Monts-Dore, En effet le lendemain par un splendide lever du soleil, Etienne sortit de Mauriac. Il avait à peine fait une centaine de pas qu'un admirable paysage s'offrit à ses yeux. Malgré ses quarante ans, il avait l'àme bien jeune encore, et faisant arrêter ses compagnons de voyage que Ton fera bientôt connaître, il traça le dessin qui clôt sa collection des vues de l'Auvergne. Ce dessin et les lieux qu'il représente se lient étroitement à l'émotion profonde que lui causa la pensée qu'il avait atteint l'âge où un homme est ordinairement tout ce qu'il peut être.

Ce dessin a été tracé en quittant Mauriac, lorsque jetant un dernier regard sur le pays où est située cette ville, Etienne allait descendre dans les vallées sauvages qui conduisent au Mont-Dore. Du lieu élevé où il était, en se

retournant il voyait le pays qu'il venait de parcourir, et du côté de la route à suivre apparaissait une multitude de collines boisées dont les sommités étaient noires et la base entourée des vapeurs blanchâtres du matin. Au delà

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