QUARANTE ANS
de ce pays d'un aspect fantastique, s'élevaient à l'horizon les Monts-Dore derrière lesquels le soleil commençait à poindre. Après une course longue et fatigante, Etienne devait rentrer à Clermont le lendemain. A la sortie de Mauriac, il avait rencontré un sous-officier de la garde impériale qui, malgré une blessure pour laquelle on l'avait traité à Baréges, revenait de ce pays en portant un jeune chien des Pyrénées. Étienne fit au vieux soldat la proposition de marcher de compagnie et l'engagea à se servir d'un mauvais cheval destiné à porter ses bagages. Il accepta. C'était précisément à l'heure et sur le lieu qui .viennent d'être désignés que le sous-officier boiteux monta avec peine sur le cheval. L'installation de sa personne, de son chien et de son paquet demanda quelques précautions que prit le guide, opération pendant laquelle Étienne acheva son dessin. Le croquis terminé, et comme on allait se mettre en marche, se retournant tout à coup, Étienne fit quelques pas rétrogrades pour jeter encore un coup d'œil sur le territoire de Mauriac, car le souvenir des lieux se lie aux impressions profondes qu'ils ont fait naître, et l'on ne quitte pas sans émotion certains coins de terre qu'on n'a vus qu'en passant et qu'il est vraisemblable que l'on ne reverra jamais.
Comme du point culminant où il se trouvait, il portait alternativement sa vue sur les montagnes du Cantal qu'il venait de parcourir et sur celles des Monts-Dore qu'il devait bientôt atteindre, la beauté resplendissante du ciel, la fraîcheur du matin., l'aspect majestueux de ce que le voyageur apercevait derrière et devant lui, plongèrent son corps dans une immobilité dont le soldat et le guide commençaient à ne plus s'arranger. Le sous-officier cria de loin à Étienne : « Général! faut-il aller en avant? — Marche ! » lui répondit-il, et l'on se mit en route.
Le mouvement raffermit les sens d'Étienne ; cependant
cette époque fatale de quarante ans ne laissa plus de relâche à son imagination. Dans le double aspect qui l'avait frappé il Mauriac, du chemin fait et de celui qui restait à faire, il voyait l'image de sa vie déjà passée, comparée à celle de l'avenir, et ces réflexions ne lardèrent pas à se combiner avec le souvenir de ces grossières gravures où la vie humaine est figurée par un escalier double dont l'homme depuis la sortie de l'enfance jusqu'à l'âge de quarante ans monte les degrés, mais qui, une fois parvenu à ce point culminant, devenu général et donnant le bras à sa femme, se trouve placé sur un palier extrêmement étroit d'où on ne peut plus que descendre. Cet arrêt rendu par cette maudite gravure, ne sortit plus de l'esprit d'Étienne qui se livra à des réflexions sans fin sur l'époque de sa vie où il était arrivé sans résultat, et dont une moitié s'évanouissait déjà dans le brouillard des souvenirs, tandis que l'autre ne devait être qu'un déclin. Poursuivi par cette idée, il traversa les Monts-Dore, gagna Clermont d'où il se mit en route pour Paris. Le bruit monotone de la diligence l'engourdit plutôt qu'il ne le calma; et ainsi enfermé, il tomba dans ce genre de tristesse morne qui s'empare d'un oiseau arraché des plaines de l'air pour être mis en cage.
Etienne touchait bien effectivement à sa quarantième année; mais soit que le décousu de ses études et plus encore la nature de son esprit eussent retardé le développement complet de son caractère, moralement il était à peine échappé de l'adolescence, et ses découragements n'étaient pas de longue durée. En se retrouvant à Paris au milieu de sa famille et de ses amis, il ne pensa bientôt plus à son âge, se livra à ses occupations ordinaires, soigna ses élèves et reprit sa bonne humeur. Le soin qu'il avait eu de réunir aux vues pittoresques de l'Auvergne, celles des curiosités volcaniques de ce pays,