QUARANTE AN
attira l'attention de quelques savants qui fréquentaient la maison Stapfer, et donna plus d'importance aux dessins d'Etienne qu'il n'y en avait attaché en les terminant» Il fut môme question de les reproduire par la gravure. Mais les exigences des éditeurs, plus disposés à faire un Album pour les personnes du monde qu'un livre sérieux de voyage, furent cause que ce projet n'eut pas de suite.
Une exposition des ouvrages des artistes vivants devait avoir lieu au printemps de 1822. Etienne, peu de temps après son retour d'Auvergne, en fut averti par Sauvo, rédacteur en chef du Moniteur Universel, qui lui demanda s'il voulait se charger de l'examen critique auquel ce salon donnerait lieu dans ce journal. Étienne avait presque oublié la tâche analogue qu'il avait remplie deux ans avant, pour le Lycée français; il accepta donc l'offre que lui fit Sauvo, avec d'autant plus de plaisir que ce choix inattendu l'avertissait que ses premiers essais littéraires n'étaient point passés complètement inaperçus. Sans donc abandonner encore son professorat il attendit, non sans impatience, l'ouverture de l'exposition qui lui donnerait l'occasion d'exercer de nouveau sa plume et d'être jugé par un plus grand nombre de lecteurs.
On disjoint trop souvent deux principes étroitement unis par le créateur, l'esprit et la matière; et le plus ordinairement en entendant discuter des hommes de lettres et des artistes, on s'aperçoit qu'ils envisagent les mêmes
questions de points de vue si contraires, qu'ils semblent ne pas traiter le môme sujet. Placé entre ces deux camps, préparé de bonne heure par l'étude, à suivre les ondulations fraternelles de la pensée et de la forme, peut-être que cet exercice double a fait prendre à l'intelligence de l'auteur de ces Souvenirs une allure particulière qui convient au genre de critique auquel il s'est livré.
L'examen du salon de 4822, dans le Moniteur, favorablemeni accueilli, fit sortir le nom d'Etienne de l'obscurité; mais son âge s'opposa à ce qu'il se fît illusion sur le modeste succès qu'il venait d'obtenir. Rompu dès longtemps à la pratique et à la théorie de l'art, il voulut se montrer critique sage et exempt de toute partialité envers telle ou telle école. Frappé depuis longtemps de i'insuflisance du savoir de ceux qui exerçaient ce genre de critique, Etienne, dès qu'il entra dans cette. carrière, s'elîorça d'employer un langage plus simple, à la portée de tous ; de telle sorte que ses observations, comprises également par le public et les artistes, pussent établir enfin entre ces deux classes, une conformité de principes et d'idées relativement aux arts. Une erreur capitale dans laquelle sont tombés la plupart de ceux qui ont écrit sur les arts depuis Diderot, est d'avoir considéré la statuaire ei la peinture presque exclusivement sous le rapport de l'expression et de l'effet dramatique. Cette tendance, qui conduit rapidement les œuvres théâtrales au mélodrame, fait tomber également les productions des arts dans le commun et le vulgaire. Étienne n'a pas cessé depuis 1819 jusqu'à présent (1858) de faire sentir aux artistes et au public combien celte doctrine fausse, présentée malheureusement avec tant d'esprit et d'éclat par Diderot, est contraire aux vrais prinerpra de l'art. En outre une classification erronée des beaux-arts, adoptée par notre académie, a été souvent aussi l'objet des observations critiques d'Etienne.
CRITIQUE DES ÀHTS 445
S'en tenant aux dates de la fondation des académies de peinture, de sculpture et d'architecture en France, qui en effet ont eu lieu dans cet ordre, l'académie des beaux-arts a toujours persisté à renverser la hiérarchie naturelle et rationnelle de ces trois arts, en mettant la peinture, dérivée de la sculpture, en tête, et l'architecture, mère de ces deux arts, à la dernière place. En traitant de ces trois arts, Élienne a toujours eu soin de suivre Tordre dans lequel ils se sont développés et qui détermine en réalité leur importance relative. Au premier aperçu cette réforme peut paraître oiseuse et pédanlesque; mais en creusant la question on ne tarde pas à reconnaître que l'habitude que l'on a fait prendre aux artistes et au public, de classer la peinture, la sculpture et l'architecture à rebours du bon sens, a imprimé dans les esprits l'idée que la peinture est le premier et le plus important des beaux-arts; d'où il résulte que, depuis prés de deux siècles, les trois arts, au lieu de se prêter un mutuel secours et d'e se faire valoir, sont, ainsi que les hommes qui les exercent, dans un état d'hostilité continuelle. Telles sont les bases principales sur lesquelles Etienne a établi son système de critique ; et comme il l'adopta dans un âge déjà mûr, et après avoir pratiqué les arts jusqu'à cette époque de sa vie, il n'a guère varié depuis dans ses opinions.
Dans la carrière littéraire qu'Etienne a fournie, ses observations sur les arts tiennent assez de place pour qu'il ait cru devoir exposer les principes qui l'ont guidé en traitant ces matières; on lui pardonnera donc celte apologie. Nous allons le retrouver maintenant (1822) un peu moins mécontent de lui-même, après les deux essais de critique publiés dans le Lycée français et le Moniteur universel. Il conçut même alors l'espoir, quoique bien vague encore, d'arriver enfin à exprimer une foule d'idées et de sentiments qui s'agitaient tumultueusement au dedans de lui-
môme. Après avoir terminé l'examen critique du salon de 1822, le départ de ses élèves pour la campagne le remit en goût de voyager. Il se dirigea cette fois vers les Vosges, sans autre projet que de changer de place, de promener ses rêveries au milieu d'un pays qui, sans lui prometlre de grandes merveilles, lui donnait l'espoir, d'après les récits qu'on lui en avait faits, de passer agréablement la belle saison. D'Epinal, son quartier général, Etienne fit des excursions de tous côtés, et à la fin de son voyage, lorsqu'il procéda au dénombrement des dessins qu'il avait terminés, il en trouva plus de soixante dans ses portefeuilles.
A l'exception d'un jeune homme du pays qui le pria de le guider dans ses études de peinture, notre voyageur ne se lia avec personne dans les Vosges. Errant presque toujours dans les forêts, cherchant les lieux solitaires, il passa en particulier une semaine à Gérardmer, près du lac de ce nom, visitant souvent, et toujours le crayon à la main, le second lac supérieur, celui de Lonyemer, et enfin le dernier, le plus petit, Itelournemer ou Lac Noir, dont les eaux s'amassent dans une vallée en forme d'entonnoir, reflétant en effet les sombres forêts de sapins qui les entourent.
Soit que l'aspect de ces lieux empreints de ce caractère mélancolique propre aux contrées du nord, ou que l'imagination d'Etienne fût toujours agitée par l'incertitude de son avenir, pendant toute cette campagne, une inquiétude vague le fit passer continuellement, d'une activité de corps presque fébrile , à des repos et à des rêveries dont le besoin se faisait sentir impérieusement. De retour de Gérardmer où il avait fait des excursions qui commençaient à quatre heures du malin et ne se terminaient qu'au coucher du soleil, son corps et son esprit eurent grand besoin de rentrer dans le calme; il le retrouva à Épinal,