‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 53 sur 201 · VOYAGE DANS LES VOSGES · texte numérisé non relu

VOYAGE DANS LES VOSGES

où dès le lendemain de son arrivée il alla s'asseoir non loin de cette ville sur une éminence qui domine la Moselle. De là, l'on jouit d'une de ces vues qui, sans être bien pittoresques, donnent l'idée d'un repos que rien ne semble pouvoir troubler. C'est en ce lieu favori que Etienne aimait à se reposer le soir après ses courses, à se laisser aller au cours de ses pensées et à faire des lectures. Cet endroit, dont il conserve une vue, est comme Mauriac un de ces points auxquels se rattachent des souvenirs qui marquent dans sa vie. De très-bonne heure Etienne avait lu et goûté les Caractères de La Bruyère, et dans ses voyages il portait toujours avec lui l'édition de ce livre qui vient de la bibliothèque de son père. Là, sur les bords de la Moselle, en face du village de Dinozet, il relisait un soir, les passages favoris de son auteur lorsqu'il s'arrêta pensif après celui-ci : « [l faut en Francfe beaucoup de » fermeté et une grande étendue d'esprit pour se passer » des charges et des emplois, et consentir ainsi à demeu- » rer chez soi, et à ne rien faire. Personne presque n'a » assez de mérite pour jouer ce rôle avec dignité, ni assez » de fond pour remplir le vide du temps , sans ce que le » vulgaire appelle des affaires. Une manquerait cependant » à l'oisiveté du sage qu'un meilleur nom ; et que méditer, » parler, lire et être tranquille, s'appelât travailler. »

Par une association d'idées causée à Mauriac par le double aspect des dernières montagnes du Cantal et de l'apparition lointaine des Monts-Dore, Etienne s'était laissé aller à de profondes réflexions, sur l'emploi du temps qui lui restait à passer en ce monde, mais cet événement qui l'avertit brusquement de son retard dans le chemin -de la vie ne fut qu'une blessure qui l'avertit des efforts qu'il avait à faire pour regagner le temps perdu, mais sans l'aider à trouver la voie qu'il était destiné à parcourir. L'effet de la lecture de La Bruyère fut plus

salutaire; si elle ne l'éclaira pas encore précisément sur sa véritable vocation, les paroles du moraliste l'aidèrent à reconnaître que la plupart des choses indispensables à presque tous les hommes étaient étrangères, contraires môme à la nature de son caractère et de ses goûts. Aussi de ce moment, ce qui n'avait été jusque-là qu'un pressentiment de sa jeunesse se transforma en une règle de conduite pour toute sa vie, et lui fit prendre la résolution de se tenir éloigné des charges et des emplois, espérant trouver assez de fond en lui-môme pour remplir le vide du temps sans ce que le vulgaire appelle des affaires, et comptant, sinon sur l'étendue de son esprit, au moins sur la fermeté de son caractère, pour consentira rester chez lui à ne rien faire, et jouer ce rôle sans devenir ridicule.

Depuis trente années et plus qu'Etienne a pris cette résolution, il n'en a point changé et s'est borné à remplir les devoirs indispensables de simple citoyen. Habitué de bonne heure à régler sa vie et ses désirs d'après le maximum variable de ses ressources, sa véritablè vie, consacrée à l'étude, s'est écoulée dans celte oisiveté du sage de laquelle il s'est rapproché autant que les embarras inévitables de la vie et ses facultés le lui ont permis. Quant à son abstention des affaires publiques dans des temps où presque tous les hommes se sont crus propres à les diriger, il dira avec sincérité qu'indépendamment du peu de disposition qu'il s'est senti à se lancer dans celte carrière, les erreurs de la plupart des hommes politiques les plus habiles, et devenus fameux pendant les quatorze gouvernements sous lesquels il a vécu', auraient sulïi

1 Étienne né le 26 février 1781, a vécu sous les gouvernements de Louis XVI, monarque, de Louis XVI, roi constitutionnel, de la ire République, du Directoire, des Trois Consuls, du Consulat à vie,

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