LA BRUYÈRE
pour modérer ses velléités d'ambition, s'il en eût été tourmenté. Non, grâce au ciel, qu'il soit jamais resté indifférent aux malheurs et aux prospérités de son pays; mais l'instabilité des principes politiqucset l'ambition turbulente des gouvernés lui firent sentir combien il avait peu d'aplilude à soutenir les assauts d'une polémique incessante. Aussi se repliant sur lui-môme, et entièrement livré à l'étude, il s'efforça, pour payer son tribut, de cultiver ce que le ciel lui a donné d'intelligence afin de joindre quelques étincelles au flambeau commun des lumières déjà acquises.
A la suite de son séjour dans les Vosges , Etienne parcourut l'Alsace où il eut l'occasion de se trouver avec le respectable pasteur Oberlin, qui a civilisé la vallée de Waldsbach.Puisil visita les lieux les plus remarquables de l'Oberland,en Suisse, revit à Genève les parents de son ancien ami Adolphe Lullin, et rentra en France, après avoir fail un voyage au fond plus amusant que solidement instructif. Mais, pendant le cours de celle promenade, ses idées sur l'avenir étant devenues plus claires, il s'était surtout rendu compte de son inaptitude aux affaires de tout genre, ce qui simplifiait sa vie et lui laissait voir nettement l'emploi qu'il serait le plus sage d'en faire. Quoiqu'il y eût bien encore quelque chose de vague dans la perspective nouvelle qui s'offrait à son imagination , cependant il rentra cette fois à Paris , plus satisfait de lui-môme.
Ainsi qu'après ses voyages précédents, ses portefeuilles furent l'objet de la curiosité de ceux qui lui portaient indu 1er Empire, de la lre Restauration, des Cent Jours, de la 2« Restauration, de Louis-Philippe, de la 2e République, de la Présidence, dn 2' Empire, sans compter les gouvernements intercalaires et provisoires.
térêt. Les familles Monod, Stapfer et leurs amis prirent plaisir à voir les lieux qu'Etienne avait visités ; et parmi les personnes qui jetèrent un regard favorable sur ces esquisses, la famille Bertin-Devaux, au sein de laquelle se retrouvaient les anciennes amies de Meudon, sembla recevoir le voyageur avec plus d'empressement que de coutume.
Quinze jours s'étaient à peine passés ainsi, lorsqu'un matin il vit entrer chez lui Bertin-Devaux. Quoique leur amitié fût restée également ferme, la part si active que Devaux avait prise à la politique, depuis le rétablissement de la famille des Bourbons, avait rendu leurs entretiens familiers beaucoup moins fréquents. Il y avait trois ans déjà que cet homme d'état remarquable siégeait à la chambre des députés où, par ses conseils donnés de vive voix ou par l'intermédiaire du Journal des Débais, il exerçait une influence notable. Etienne, en le voyant entrer chez lui, éprouva quelque étonnement, et, après les témoignages mutuels d'amitié, demanda au membre de la chambre des députés, au directeur du Journal des Débats, ce qui attirait à Etienne V honneur de sa visite. « Mon cher ami, dit Bertin-Devaux, celui qui jusqu'ici a été chargé à notre journal de la critique relative aux beaux-arts , notre ami, notre allié Boutard, se sent affaibli paries années, et désire cesser ce travail. Nous avons tous pensé à vous pour le remplacer, et je viens vous dire que vous êtes des nôtres. » Précisément, en raison de ce que depuis longtemps déjà, Étienne vivait dans la société des propriétaires et rédacteurs du Journal des Débats, sans que jamais, même par des allusions détournées, on eût laissé entrevoir qu'il pût faire partie de cette association littéraire , l'étonnement que lui causa la proposition de Bertin- Devaux fut extrême. Dans le premier moment, l'idée des engagements sérieux qu'il supposait que son acceptation