ETIENNE AU JOURNAL DES DÉBATS
dût lui faire prendre le porta à refuser l'offre subite qui lui était faite. « Allons ! allons, dit Bertin-Devaux, nous vous désirons tous, et j'ai promis à mon frère que demain vous viendriez au milieu de nous... Pourquoi hésitezvous?... Quelle peut en être la cause? — Écoutez, dit Etienne, depuis longtemps nous avons l'habitude de parler librement sur toute espèce de sujet, j'agirai encore ainsi en cette occasion. Bien que je n'eusse pas plus de goût que vous pour le régime impérial, comme! vous le savez, cependant j'ai été loin d'éprouver la sympathie et l'enthousiasme que le parti auquel vous vous êtes attaché a ressentis. Grâce au ciel, ni moi ni aucun des miens n'avons de raisons pour redouter la rentrée de la famille de Bourbon en France, et je reconnais que c'est au changement de gouvernement qui en est résulté, que nous devons l'établissement, si longtemps désiré en France, d'institutions ayant pour objet l'établissement de la liberté politique sur des bases solides. Mais ces fondements sonlils aussi fermes que vous le pensez? Je ne parlerai pas de la combinaison plus ou moins heureuse de la Charte sur laquelle reposent aujourd'hui vos espérances, car je ne me sens pas de force à discuter de pareilles questions; mais je partage avec une grande partie de la nation des instincts aveugles si vous vouiez, par cela môme d'autant plus tenaces, dont l'action pourra atténuer à la longue les efforts de la raison. La mort de Louis XVI est un crime que la nation reconnaît bien pour tel, tant qu'il lui reste la faculté d'en rejeter l'odieux sur une poignée de factieux et de scélérats dont elle se détache; mais du moment que, par la présence et le pouvoir reconnu des parents de la victime royale, la complicité du crime politique semble peser également sur toute la nation, la nation se sent blessée. Considérez certains faits et leurs conséquences : la fille de Louis XVI fait un détour pour éviter de passer
sur la place de la Concorde ; je le conçois ; mais cet acte de piété filiale se transforme, pour les masses, en un reproche et presque en une vengeance politique, par l'effet de la position fausse où se trouve la princesse. Aussi malgré ses grandes infortunes et ses vertus privées, voyezvous qu'elle n'est pas populaire. — 11 y a du vrai dans ce que vous dites, observa Bertin-Devaux, mais, c'est un préjugé auquel le temps mettra un terme. — Pour celuilà, la chose est possible, reprit Etienne, mais il en est un autre qui a des racines plus profondes. — Lequel? — Celui de la cocarde tricolore contre la cocarde blanche. Ainsi que tous les étendards levés par les partis, ces deux signes résument toutes les idées, tous les raisonnements qu'il est possible de faire valoir en faveur d'une cause, et ils ont coupé la nation en deux parts, que selon toute apparence vous vous efforcerez vainement de réunir. Peutêtre suis-je dans l'erreur, ajouta Etienne, cependant je dois vous avouer qu'en ce cas l'instinct est plus fort chez moi que le raisonnement, et que c'est en résumé la raison pour laquelle je ne me*crois pas propre à concourir à la rédaction du Journal des Débats. — Entendons-nous, dit Bertin-Devaux, auriez-vous de la répugnance pour la personne de nos rédacteurs avec lesquels cependant vous vous êtes déjà si souvent trouvé? — Non, aucune. Je ne partage pas toutes leurs opinions, mais je les respecte parce que je sais qu'ils les professent avec sincérité et honneur. — Hé bien ! reprit vivement Bertin-Devaux, si je vous donnais l'assurance que, vous tenant en dehors de tout ce qui se rattache à la politique, on vous laisserait libre dans votre petit royaume des beaux-arts, n'exigeant de vous que de tenir le public au courant de ce qui s'y passe à ce sujet, quelle raison auriez-vous alors de ne pas vous joindre à nous ? Sachez bien que nous laissons une grande liberté aux écrivains qui s'associent à nos travaux ;