‹ Souvenirs de soixante annéesChapitre 56 sur 201 · JOURNAL DES DEBATS · texte numérisé non relu

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et, comme je viens de vous le dire, les matières spéciales qui seront votre partage sont une garantie de l'indépendance que vous désirez conserver. Essayez... Tenez : il se présente un sujet qu'il vous sera sans doute agréable de traiter; Canova vient de mourir, il nous faut une notice sur la vie et les ouvrages de ce sculpteur, faites-la; vous nous rendrez service. Allons ! c'est dit l Je compte sur vous. — Mais... — Il n'y a plus de mais possible ; vous êtes des nôtres, et nous comptons sur la notice de Canova. » En disant ces mots Bertin-Devaux se leva, serra la main d'Étienne et se retira.

Peu de jours après cette entrevue, la notice parut en effet dans le journal1. A ce morceau en succédèrent plusieurs, entre autres les deux où, à l'occasion de la Vénus de Milo, il est traité des modifications successives qu'a éprouvées le caractère de cette divinité païenne, et de l'art avec lequel les statuaires grecs les ont exprimées. Ces essais goûtés par le public, estimés des directeurs du journal, firent définitivement admettre Etienne au nombre des rédacteurs. Il reçut en particulier les éloges les plus bienveillants dans la famille Bertin-Devaux. Les deux dames, les anciennes amies de Meudon, applaudirent au mérite que l'on reconnaissait au nouveau littérateur; et en cette occasion il fut impossible à Etienne de ne pas revenir intérieurement sur le temps déjà bien éloigné, où le petit Etienne, comme on l'appelait alors, étudiait la nuit à Meudon, repassait ses auteurs classiques, s'exerçait môme déjà à écrire pour dérouiller son esprit et se rendre digne de parler devant celles qui voulaient bien parfois l'écouter. Le rapprochement des efforts de sa jeunesse, avec la carrière nouvelle où il se trouvait lancé sous l'influence en quelque sorte des mêmes personnes, se présenta plus

1 25 novembre 1822.

d'une fois à son esprit, et ce rayon de gloire familière qui glissa sur son front déjà plissé par les années ranima son énergie , lui donna confiance en ses forces et lui fit sentir le besoin impérieux de rompre la digue qui jusque-là avait arrêté le cours de ses idées.

La nouvelle position d'Étienne lui fournit l'occasion d'apprécier les excellentes qualités de Bertin l'aîné, que Ton a déjà fait connaître comme homme de parti et publiciste. Le beau portrait qu'Ingres a fait de lui a rendu ses traits familiers à tout le monde, tant l'artiste a reproduit avec énergie la puissance intellectuelle et physique de cette riche nature. La résolution, la rapidité de conception et la bonté sont les caractères principaux de cette physionomie ouverte, gracieuse qui, et de prime abord, inspire le respect et la confiance.

Bertin aîtié était de ces êtres privilégiés chez qui les rudes conseils de l'expérience n'altèrent jamais les élans d'une bienveillance native. Son cœur et son esprit sont restés jeunes jusqu'à la fin de sa vie, et il se plaisait au milieu de la jeunesse, recherchait et encourageait le talent, prodiguait les conseils avec une affabilité charmante, et tenait attentifs ceux qui avaient l'occasion de l'entendre causer. Cependant à cette douceur habituelle de mœurs, s'alliaient un courage et une résolution qui reparaissaient dans toute leur énergie, à chaque circonstance difficile où sa carrière de publiciste l'entraînait. Un mélange de qualités non moins remarquables chez lui, fut la vivacité de certains goûts auxquels restent tout à fait étrangers la plupart de ceux dans l'âme de qui les passions politiques prédominent. Bertin aîné aimait passionnément les lettres et les beaux-arts. De tous les ouvrages nouveaux, en quelque genre que -ce fût, il prenait connaissance, autant pour satisfaire son goût particulier que pour en donner connaissance au public, si cns

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