BER TIN AINE
productions en étaient dignes; car tout ce qui était destiné à paraître dans le journal passait préalablement sous ses yeux. Il y aurait bien à dire encore sur cet homme remarquable, mais on n'ajoutera qu'un trait qui le caractérise et lui assigne une place à part au milieu de ses contemporains : il n'a brigué ni voulu accepter aucun emploi public ni aucune décoration.
Vers cette époque Etienne se trouva avec son fils Armand Berlin, revenant d'Angleterre, après y avoir achevé ses études, et se préparant à suivre les conseils de son père pour lui succéder dans la direction du journal. Armand avait environ vingt ans alors. Sur sa physionomie ouverte et gracieuse on retrouvait quelque chose de celle de son père ; mais ce n'était plus cette figure des anciens Bertin, sur laquelle les premières années d'une jeunesse passée au milieu des troubles révolutionnaires et des persécutions avaient imprimé un cachet particulier d'énergie aux hommes qui sont entrés dans la vie active en 1789. Il était facile de s'apercevoir qu'Armand était né et avait été élevé dans l'aisance. Son adolescence en effet avait été douce, paisible, animée seulement par des passions plus vives que profondes; et à l'époque où Etienne le connut, il est probable, quoiqu'il arrivât d'Angleterre, le pays classique du gouvernement constitutionnel, que les intérêts de la politique n'avaient pas pris encore sur lui un grand empire. Ce qu'Armand avait de remarquable alors était, outre la vive intelligence propre aux Bertin, la franchise et l'amabilité de son caractère, qualités qu'il conserva toujours, môme lorsque plus tard, sous le règne de Louis-Philippe, il soutint seul le poids de la direction du journal.
Cependant, admis définitivement au nombre des rédacteurs, Étiennes'y fit, comme Bertin-Devaux le lui avait dit, une position à part et traita, depuis le 25 novembre
1822 jusqu'au 9 mai de Tannée suivante, une série de sujets relatifs aux beaux-arts. Mais, malgré l'engagement qu'il venait de contracter, son goût pour les voyages était Join d'être satisfait, et un jour que devant les frères Bertin il exprimait le regret de ne pas avoir vu l'Italie, Devaux lui dit : « Eh ! que n'y allez-vous? — Certainement, ajouta Berlin aîné, et de là vous flous enverrez vos réflexions. » De joie le rouge monta au visage d'Etienne, qui accepta cette offre avec empressement. « Or ça, dit alors Bertin aîné, vous ne ferez pas comme Charles Nodier, qui, en partant, disait-il, pour l'Italie, promit monts et merveilles et s'arrêta à Besançon, d'où il ne nous a pas même envoyé une panse d'A? — Je réponds d'Etienne, dit Bertin-Devaux; » et le futur voyageur rentra aussitôt chez lui pour faire ses préparatifs de départ.
On sait les progrès qu'Étienne avait déjà faits à cette époque dans la connaissance du monde littéraire, en fréquentant la maison Stapfer, les jeunes écrivains du Lycée français et ceux plus avancés dans la carrière, qui prenaient part à la rédaction du Moniteur universel et du Journal des Débats. Cependant il y avait encore une réunion de personnes lettrées, au sein de laquelle Étienne se trouvait naturellement compris, celle de Viollet-le-Duc, devenu son benu-frère. Plusieurs motifs faisaient rechercher la société de l'auteur de Y Art poétique : sa femme, qui à une instruction solide joignait l'art de tenir un salon avec une grâce parfaite, puis la conversation agréable et instructive du maître de la maison, et enfin sa curieuse bibliothèque, dont il faisait les honneurs avec bienveillance à la jeunesse studieuse qui se plaisait à la consulter. Là, chaque vendredi, après avoir traversé le salon où se tenait la maîtresse de la maison entourée de quelquesunes de ses amies, la plupart des habitués, après une politesse aux darnes, passaient dans la bibliothèque où la
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conversation était toujours irès-animée. Albert Stapfer, Ampère le fils, Sautelet, qui se fit libraire, M. deMaresl, homme du monde très-spirituel et aimant les lettres, Beyle, dit de Stendahl, et Courier le fameux pamphlétaire, étaient ceux qui donnaient le plus de vivacité à la conversation. Sans éclat bruyant, mais aimant les entretiens solides, on voyait, retirés dans les encoignures de la bibliothèque, des jeunes gens, professeurs distingués déjà, mais qui devaient se faire un nom dans cette carrière et par leurs écrits : MM. Victor Leclerc, Saint-Marc Girardin, Sainte-Beuve et Charles Magnin. Toute cette jeunesse, déjà savante, mais qui désirait le devenir plus encore, avide de découvrir les richesse peu connues alors de l'ancienne littérature française que Viollet-le-Duc tenait rangées en ordre sur ses rayons, venait assidûment à ces vendredis auxquels Etienne n'avait garde de manquer.
La querelle élevée entre les classiques et les romantiques commençait à devenir assez vive, et, dans la société de Viollet-le-Duc , le dissentiment à ce sujet rendait ordinairement la conversation très-animée. La vogue extraordinaire des ouvrages de Walter Scott et de lord Byron avait déjà modifié le goût de quelques jeunes lettrés de la société du vendredi, ce qui donnait à Viollet-le-Duc, resté inébranlable dans ses principes classiques, l'occasion de rompre parfois des lances avec ses hôtes. Victor Leclerc, Saint-Marc Girardin, Charles Magnin et môme Ampère fils, bien qu'il professât une grande admiration pour lord Byron, étaient les plus circonspects en traitant ces questions, sentant bien que, si une réforme littéraire était imminente, il fallait craindre les effets d'une révolution trop brusque. Mais Albert Stapfer et quelques autres des plus jeunes, marchant sous la bannière levée par Beyle, se laissaient séduire par les sophismes de cet homme spirituel, mais irrélléchi, pour qui toute nouveauté ayant
chance de déranger ce qui était bien établi avait un attrait irrésistible. l)es deux écrivains anglais en vogue alors, Fauteur de Lara et de Don Juan était naturellement celui pour lequel Beyle -avait de la préférence; et il avait un goût particulier pour le dernier de ces ouvrages où rien de ce qui est respectable n'est respecté.
Le rôle qu'a joué Beyle (de Stcndahl) dans l'affaire du romantisme est curieux à étudier, car il fait voir qu'avec de la persistance, sans grande conviction, on peut, à l'aide d'un jargon spirituel, entraîner même de bons esprits dans l'erreur. Beyle racontait alors à qui voulait l'entendre « que, comme beaucoup d'autres, il avait cru pendant longtemps s'amuser en fréquentant avec assiduité le Théâtre-Français; mais que, dans le cours d'un voyage qu'il fit en Angleterre, les ouvrages de Shakespeare lui ayant dessillé les yeux et ouvert l'esprit, de ce moment Racine lui avait paru un poète dramatique insipide. » Ce thème, que Beyle développait sans cesse avec une verve très-spirituelle et une apparence de conviction, avait accoutumé ceux même de la société de Viollet-le-Duc qui pouvaient en être le plus choqués, à entendre ce sophisme auquel ils souriaient comme aux paroles d'un enfant gâté auquel on laisse tout dire.
Etienne, comme on sait, habitait la même maison que Viollet-le-Duc, et dans son donjon du cinquième se réunissaient également quelques amis voués au culte des lettres. Cette seconde réunion, bien que composée en partie des personnes qui fréquentaient la bibliothèque de Violletle-Duc, prit cependant dès son origine un caractère différent. Célibataire, Etienne ne recevait que des hommes ; on se rassemblait de deux heures à cinq après midi, et chacun pouvait y exprimer librement son avis sur quelque question que ce fût. Albert Stapfer, Bouffé, son cousin, Ed. Monod, Ampère fils et Sautelet f irent les premiers